Eleanor Roosevelt, 34 ans, à Val-Kill : la nouvelle frontière

PORTRAIT. Si l’on ne compte plus les biographies et les documentaires consacrés à Jacky Kennedy, l’on se souvient moins de celle qui fut la 34ème « First Lady », entre 1933 et 1945. Alain Le Pichon retrace ici la vie d’Eleanor Roosevelt en montrant comment un lieu – Val-Kill à Hyde Park dans l’Etat de New York – a transformé une mère de famille en militante démocrate.

PORTRAIT. Si l’on ne compte plus les biographies et les documentaires consacrés à Jacky Kennedy, l’on se souvient moins de celle qui fut la 34ème « First Lady », entre 1933 et 1945. Alain Le Pichon retrace ici la vie d’Eleanor Roosevelt en montrant comment un lieu – Val-Kill à Hyde Park dans l’Etat de New York – a transformé une mère de famille en militante démocrate.

 

Le 14 décembre 1902 eut lieu au Waldorf Astoria le traditionnel bal des débutantes. C’était l’occasion pour les jeunes-filles de la haute société New Yorkaise de faire leur première apparition officielle dans le monde et bientôt de trouver un mari.

L’une des ces jeunes-filles, orpheline depuis son enfance et élevée par sa grand-mère maternelle, portait un nom illustre : celui du président des Etats-Unis, Théodore Roosevelt, son oncle. Elle se prénommait Eleanor. Elle avait tout juste dix-huit ans et revenait de Londres où elle venait de passer deux années heureuses dans une « FinishingSchool » huppée. Sous l’influence de la fondatrice et directrice de ce pensionnat, Marie Souvestre, fille du romancier breton Emile Souvestre et ardente féministe, Eleanore s’était découverte aussi sensible à l’injustice sociale qu’intéressée par les débats d’idées. Les graines plantées pendant ces années de formation intellectuelle allaient germer en leur temps.

Trois ans plus tard, Eleanor épousait un cousin lointain qui portait le même nom de famille : Franklin Delano Roosevelt, ou FDR, comme on l’appela plus tard. Sara Delano, la belle-mère d’Eleanor et la mère du futur président des Etats-Unis, avait hérité de son père une immense fortune faite à Canton dans le commerce de l’opium et du thé. La propriété de famille, bâtie à Hyde Park, sur les terres surplombant la majestueuse vallée de l’Hudson, était le lieu où Franklin, maintenant avocat et bientôt entré dans la carrière politique, aimait venir se reposer.

« It is in Val-Hill that I emerged as an individual. », Eleanor Roosevelt

C’était aussi le lieu où, par la force des choses, Eleanor le suivait avec leurs six enfants nés entre 1906 et 1916, sentant pourtant que, ni à Hyde Park dans la « Grande Maison » de famille, ni à Manhattan, où sa belle-mère avait fait construire deux maisons jumelles pour pouvoir plus facilement imposer sa férule à la famille de son fils, elle n’était vraiment chez elle. Dans ses mémoires, Eleanor dira plus tard : « Je n’aimais pas vivre dans une maison qui n’était mienne en aucune façon, où je n’avais rien contribué, et qui ne représentait en rien la façon dont je voulais vivre. »

En 1918, alors que leur dernier né n’avait encore que deux ans et que Franklin était sous-secrétaire d’Etat à la marine, Eleanor fit une découverte qui contribua à changer le cours de sa vie : sa secrétaire, Lucy Mercer, était tombée amoureuse de son mari et Franklin reconnut l’adultère. Eleanor suggéra alors le divorce, mais Sara s’y opposa victorieusement en menaçant tout simplement Franklin de le déshériter. C’est ainsi que la vie commune du futur couple présidentiel, vidée de son contenu d’intimité sexuelle, mais non d’amitié et d’admiration réciproque, devint une association de nature essentiellement politique. Comme l’écrivit plus tard leur fils James : « cet arrangement à l’amiable dura jusqu’au jour où il mourut. »

Pour Eleanor, la métamorphose de mère de famille nombreuse et de femme soumise, en porte-drapeau des droits de l’homme et de l’action humanitaire, n’était plus désormais qu’une question de temps. Elle avait trente quatre ans. Un personnel dévoué de nurses et de tuteurs s’occupait de l’éducation de ses enfants. Elle admirait le savoir-faire politique de son mari, partageait ses valeurs de démocrate, et s’impliquait dans ses campagnes. Mais elle voulait être elle-même, et elle n’avait été jusqu’à présent que la femme de son mari, et la bru de sa belle mère.

Pour Eleanor, la métamorphose de mère de famille nombreuse et de femme soumise, en porte-drapeau des droits de l’homme et de l’action humanitaire, n’était plus désormais qu’une question de temps.

Un lieu charmant, Val-Kill, et la construction d’un modeste cottage furent les déclencheurs de la métamorphose. Ce qui devint le domaine de Val-Kill, (une soixantaine d’hectares aujourd’hui administré par l’Etat fédéral), faisait alors partie des terres que possédait FDR à Hyde Park. A la belle saison, les Roosevelt, leur famille et leurs amis aimaient y aller pique-niquer. Au sortir de la « grande maison » il suffisait de prendre un chemin de traverse dans les bois pour atteindre, quatre kilomètres plus loin, ce lieu où une petite rivière forme un bassin naturel autour d’une échancrure de terre plantée de vieux érables. On pique-niquait, on conversait, et Franklin, qui avait perdu l’usage de ses jambes en 1921 dans une attaque de polio, aimait s’y baigner pour se fortifier les muscles des bras et des épaules.

Dans l’intervalle, Eleanor, qui avait rejoint la Ligue pour le suffrage des femmes (suffrage obtenue aux Etats-Unis en 1920) avait fait la connaissance de deux femmes qui devinrent ses amies et ses éducatrices en féminisme et en droits de l’homme : Nancy Cook et Marion Dickerman. Toutes deux avaient été suffragettes après leurs études universitaires, toutes deux gagnaient leur vie dans l’enseignement ou dans des postes de secrétariat. Eleanor, forte de l’encouragement qu’elle recevait de ses amies, se mit à écrire dans les journaux, à donner des interviews, et à gagner elle-même de l’argent dont elle reversait souvent la plus grande part aux causes humanitaires qu’elle soutenait.

Nancy Cook et Eleanor Roosevelt à Val-Kill en 1933

Nancy Cook et Eleanor Roosevelt à Val-Kill en 1933

Franklin, heureux de voir son épouse se former politiquement et s’intéresser de près à ce qui lui tenait le plus à cœur, lui offrit les terres de Val-Kill et, avec l’aide d’un architecte, dressa lui-même les plans du cottage qu’elle fit bâtir de ses propres deniers avec la contribution financière de ses deux nouvelles amies. Cette maison devint la propriété indivise de ces trois femmes. Revenant plus tard dans ses mémoires sur cet épisode, Eleanor pouvait écrire : « It is in Val-Hill that I emerged as an individual. »

A quelques pas du cottage, les trois femmes bâtirent en 1927 une fabrique de meubles traditionnels, Val-Kill Industries, dans le but de donner un emploi d’appoint aux fermiers des environs dont les revenus étaient insuffisants pour faire vivre leur famille. Cette expérience, dans laquelle Eleanor s’impliqua à fond, fut le prototype d’expériences sociales semblables à grande échelle mises en place par l’Etat fédéral avec le soutien actif d’Eleanor pendant la période du New Deal, comme la Communauté d’Arthurdale dans l’état de West Virginia. Ces expériences sociales, malgré leurs limites et leur échec final (Val-Kill Industries fit faillite en 1936, et Arthurdale fut vendu à perte par l’Etat fédéral en 1941), rendirent en leur temps service aux communautés locales, et furent deux des importants jalons dans l’ascension du phénomène Eleanor Roosevelt : débutante intelligente qui trouva sa voie dans une petite maison perdue dans les bois, puis pendant douze ans first lady of the United States, et enfin, comme le dira plus tard président Truman, « first lady of the world ».

Eleanor Roosevelt : débutante intelligente qui trouva sa voie dans une petite maison perdue dans les bois, puis pendant douze ans first lady of the United States, et enfin, comme le dira plus tard le président Truman, « first lady of the world ».

Après la mort de FDR en 1945, Eleanor racheta la part de ses anciennes amies dans le cottage de Val-Kill, puis fit de l’ancienne fabrique de meubles sa résidence principale. Nommée déléguée à la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies, puis devenue présidente de cette Commission, elle eut le bonheur de voir la Charte des Droits de l’Homme ratifiée le 10 décembre 1948, après trois ans d’intense labeur et de difficiles négociations. Il lui restait alors quatorze ans à vivre.

Après avoir longtemps voyagé à la rencontre des gens dans les états de son pays, elle sillonnait désormais le monde entier. Elle rencontrait sur cinq continents les malades, les écoliers, les mineurs, les femmes, les travailleurs de toutes conditions, les chefs d’état et les têtes couronnées. Parfois aussi elle les recevait dans sa petite maison de Val-Kill, car c’est là qu’était son cœur, c’est là qu’elle était devenue elle-même, travailleuse acharnée, auteur de vingt-sept livres, de 7 300 colonnes de journaux, de plusieurs centaines d’articles, et d’une volumineuse correspondance avec la terre entière.

Dans la plus pure tradition puritaine qui ne peut concevoir la générosité sans l’action, ce qu’elle souhaitait avant tout était d’être utile et de rendre service à son prochain. Telle était la passion qui la poussait à transmettre à autrui ce qu’elle avait commencé à découvrir à trente-quatre ans, dans le cottage de Val-Kill, lorsque les graines semées par sa maîtresse d’école, Marie Souvestre, s’étaient mises à germer. « Etre utile, de quelque manière que ce soit, est le prix qu’il nous faut essayer de payer pour l’air que nous respirons, la nourriture que nous mangeons, et le privilège d’être en vie ».

 

Eleanor Roosevelt en 1933

Eleanor Roosevelt en 1933

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EXCURSUS (#récit #portrait)

Rédacteur. Je partage ma vie entre Hong-Kong, Paris et New-York. Agrégé d'Anglais, banquier pendant 17 ans, historien de Hong-Kong, je suis maître de conférences honoraire à l'université Paris-Sorbonne. #interculturalité #musique

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