Pourquoi les Erythréens fuient vers l’Europe ?

SYNTHÈSE-INTERVIEW. Quel est le point commun entre les campements de clandestins dans le port de Calais et les naufrages d’embarcations de fortune au large de Lampedusa, ayant causé la...
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SYNTHÈSE-INTERVIEW. Quel est le point commun entre les campements de clandestins dans le port de Calais et les naufrages d’embarcations de fortune au large de Lampedusa, ayant causé la mort de plus de 3000 migrants en 2014 ? La forte présence d’Erythréens. Malgré l’explosion des flux vers l’Europe et la situation dramatique du pays, les Érythréens font la une des médias dans l’indifférence générale.

 

Si l’Afrique subsaharienne connaît un développement économique et un processus de démocratisation sans précédent, les arcs de crise ne doivent pas être occultés : le Sahel bien sûr mais aussi l’Afrique centrale ou la Corne de l’Afrique. Bordée par le Soudan, l’Éthiopie, Djibouti et la mer rouge, l’Érythrée est l’un de ces territoires oubliés.

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L’Érythrée, deuxième pays de provenance des migrants illégaux en Europe

Selon l’agence européenne Frontex, entre avril et juin 2014, 25% des migrants illégaux aux frontières de l’Union européenne sont Érythréens. Aussi, au cours des dix premiers mois de 2014, le nombre de demandeurs d’asile en Europe originaires d’Érythrée a presque triplé. Ces chiffres corroborent ceux de la rapporteuse spéciale auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR), Sheila B. Keetharuth : l’Érythrée est en 2014 le deuxième pays de provenance des migrants arrivés en Italie par bateau. Conséquence immédiate en France : en août 2014, la majorité des immigrés clandestins entrés dans l’Hexagone via l’Italie sont Érythréens.

Or, selon Frontex les clandestins érythréens étaient 8 fois moins nombreux à la même période en 2013. Pourquoi cette explosion des flux ? Trois facteurs permettent de l’expliquer : le verrouillage de la frontière entre l’Égypte et Israël à partir de la fin 2012, l’opération européenne Mare Nostrum lancée en octobre 2013 dans le but de secourir les migrants en mer, et surtout, le chaos libyen s’aggravant au début 2014 et ouvrant la route méditerranéenne (voir focus n°1 sur le trafic humain des Érythréens).

C’est en moyenne plus de 2000 Érythréens qui fuient chaque mois leur pays, selon le HCR. L’Érythrée se place au dixième rang des pays générateurs de flux de réfugiés à l’échelle mondiale. En effet, sur 6,5 millions d’Érythréens répartis dans le monde, plus d’un million vivrait à l’étranger, principalement dans des camps de réfugiés au Soudan et en Éthiopie ou en Israël et en Europe (surtout en Suisse, Suède, Norvège, Allemagne et Pays-Bas).

Un État totalitaire réduisant le peuple en quasi-esclavage

Au terme d’une guerre d’indépendance de 30 ans avec l’Éthiopie, Issayas Afewerki met en place en 1993 un régime à parti unique dont le slogan est «  victoire de la masse, pas des individus ». Or, le héros de l’indépendance se transforme progressivement en tyran d’un État totalitaire entièrement noyauté par l’armée (voir focus n°2 et 3 sur la chronologie et le président). Rédigé en 1997, le projet de constitution organisant le multipartisme n’a jamais été appliqué et aucune élection nationale ou locale ne s’est tenue depuis l’indépendance. Les libertés sont interdites, les communications étroitement surveillées, les frontières fermées et aucune présence étrangère n’est tolérée. Ainsi, le pays se situe en fin de tous les classements internationaux consacrés aux droits de l’homme.

Au sein d’une société largement militarisée, l’État contrôle l’ensemble des domaines de la vie économique et sociale. L’armée se livre régulièrement à des rafles, emprisonne et torture tous les opposants dans des centaines de camps de discipline. Outre la peur permanente, les armes du contrôle social sont l’instrumentalisation par la guerre et le maintien dans la pauvreté.

Selon les rares témoignages d’Occidentaux entrés en Érythrée, le pays ressemble à un immense camp de travail forcé. Qualifiant l’état de la relation avec l’Éthiopie de « ni guerre ni paix », la propagande construit une représentation populaire du complexe de la « citadelle assiégée » afin de justifier un service militaire d’une durée illimitée. Le peuple est ainsi à la disposition de l’armée qui se charge de la division du travail : les uns sont affectés à la construction de routes ou à des tâches agricoles, les autres au travail dans les mines d’or, de cuivre ou de zinc, exploitées par des entreprises étrangères, notamment chinoises.

Réduite à l’état de quasi-esclavage, la population en très grande majorité rurale n’a ni la force ni le temps de développer une agriculture vivrière et subit les sécheresses et famines qui touchent la région, ce qui entraine une sous-alimentation chronique. De plus, l’État mafieux et corrompu entrave tout développement économique : il n’y a pas d’entreprises privées et l’unique université a été fermée. Si l’’école est gratuite et obligatoire ainsi que l’accès aux soins garanti à tous, l’Érythrée est l’un des États les moins avancés de la planète en occupant en 2013 le 182e rang sur 187 dans le classement des pays selon l’indice de développement humain (IDH).

Suite aux sanctions de l’ONU en 2009 qui accuse l’Érythrée de déstabiliser la Corne de l’Afrique, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a mis en place en juin 2014 une commission d’enquête, succédant à celles sur la Corée du Nord et la Syrie.

 

3 QUESTIONS A UN SPÉCIALISTE

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Gérard Prunier est consultant international, historien spécialiste de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Est, ancien chercheur au CNRS et directeur du Centre français d’études éthiopiennes d’Addis-Abeba de 2001 à 2006.

 A. S. : Comment le régime se finance-t-il ?

G. P. : L’Érythrée est lourdement dépendante de l’aide extérieure (essentiellement en provenance de l’Union Européenne) qui représente environ 29 % du PNB. En effet, le pays qui se vante de son « autonomie » [« self-reliance »] est le 3ème plus dépendant au monde de l’aide (après Sao Tome et la Guinée Bissau). Or, pendant longtemps l’Érythrée a obtenu une aide clandestine de certains financiers et services secrets arabes, particulièrement en Arabie Saoudite et au Qatar, dans une moindre mesure en provenance du Caire, en monnayant certaines lignes politiques (réconciliation avec le régime soudanais, aide aux islamistes somaliens Shebab, hostilité à l’Éthiopie). 

Mais cette aide clandestine (qui est allée jusqu’à la contrepartie de livraisons d’armes et/ou d’opérations militaires clandestines) a progressivement cessé dans le courant de l’année 2012 suite aux menaces de rétorsion américaines ainsi qu’à l’irrationalité croissante du comportement personnel du président érythréen Issayas, qui a fini par inquiéter ses soutiens eux-mêmes.

A. S. : Les pays de la région et les grandes puissances ont-ils intérêt au statu quo ou au renversement du régime ? Le soutien aux islamistes somaliens et l’exil des Érythréens bouleversent-ils la donne ?

G. P. : L’Éthiopie est le seul pays qui souhaiterait un renversement du régime – les autres s’en moquent – mais même ce désir est mitigé. En effet, depuis la mort de Meles Zenawi, en août 2012, la politique éthiopienne est en roue libre, sur fond de conflits latents à composante ethnique entre différentes factions. Par conséquent, dans le contexte d’une situation calme en surface mais dangereusement fragile en profondeur, un bouleversement politique en Érythrée serait pour l’Éthiopie un saut dans l’inconnu avec un risque considérable « d’effets papillons » imprévisibles : afflux massif de réfugiés, banditisme et combats dans le Nord, flambée du terrorisme islamiste que l’Érythrée contient et contrôle à l’heure actuelle. En accord avec les États-Unis, l’Éthiopie instable préfère détourner le regard et remettre à demain l’inévitable aggiornamento de l’Érythrée.

Aussi, du côté érythréen, le soutien aux Shebab somaliens est terminé [cf. première question] et l’exil massif des jeunes Érythréens soumis à une forme d’esclavage d’État au nom du « Service Militaire » illimité ne change pas grand-chose. Au contraire, le départ de ces jeunes fait baisser la pression du chômage, exile les révoltés potentiels et contribue à l’asthénie générale.

A. S. : Le régime peut-il imploser ? Une révolte populaire ou une mutinerie dans l’armée sont-elles envisageables ?

G. P. : Une explosion populaire est, à court terme, presqu’impossible. La police est bien organisée et correctement payée. La propagande maintient une forte pression sur la population en agitant le spectre d’une possible attaque militaire éthiopienne et le souvenir terrible des trente années de guerre assure à cette menace (en fait illusoire) un semblant de crédibilité. De plus, l’État contrôle la consommation de la population par la distribution de coupons : il faut être un bon citoyen obéissant afin de retirer au kebele (bureau de quartier urbain ou de zone rurale) les tickets avec lesquels on peut obtenir de l’huile, du kérosène, du sucre ou du pain. Le peuple est ainsi pris dans un maillage totalitaire extrêmement efficace, le meilleur au monde après la Corée du Nord.

Par ailleurs, l’armée est étroitement contrôlée et obéissante, même si sa loyauté profonde est discutable. Les officiers sont soit des convaincus fidèles (il en reste, par nationalisme ou par camaraderie) soit des corrompus qui utilisent les soldats-esclaves pour travailler sur leurs fermes et vendre en Europe des fleurs coupées ou, surtout, des tomates. En janvier 2013, lorsqu’un groupe de militaires a brièvement occupé les locaux de la radio nationale, ces derniers ont été convaincus d’évacuer les lieux après avoir lu au micro un communiqué hostile au parti unique, le PFDJ. La semaine suivante, les trois principaux leaders ont été torturés (pour obtenir la liste de leurs sympathisants) et ensuite exécutés, avant que n’intervienne une purge au sein de l’armée.

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Fondateur et directeur de RESET Webzine. Ancien chargé de projets Médias au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), je suis journaliste indépendant et travaille comme attaché de production à RFI. Je posséde un Master d'histoire contemporaine de l'université Paris-Sorbonne et un DESS de journalisme de l'université de Montréal. #international #Moyen-Orient

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