Sur les pas du jésuite et paléontologue Theilhard de Chardin au CIA

RECIT. A l’occasion d’un déjeuner au CIA, Alain Le Pichon introduit à la pensée cosmique de Theilhard de Chardin (1881-1955), jésuite et grand paléontologue français, auteur du Phénomène humain. Les nourritures terrestres répondent aux nourritures spirituelles.
Culinary Institute of America, Etat de New York, Etats-Unis

RÉCIT. A l’occasion d’un déjeuner au CIA, Alain Le Pichon introduit à la pensée cosmique de Theilhard de Chardin (1881-1955), jésuite et grand paléontologue français, auteur du Phénomène humain. Les nourritures terrestres répondent aux nourritures spirituelles.

 

A une dizaine de kilomètres au sud de Val-Kill dont je vous parlais dans mon précédent article concernant Eleanor Roosevelt, se trouve la ville de Poughkeepsie. Le premier bâtiment que l’on aperçoit en arrivant du nord est une immense bâtisse construite en brique rouge qui surplombe le fleuve à demi pris par les glaces en hiver. Cette bâtisse est entourée de satellites plus modestes, construits dans le même style, et qui communiquent tous entre eux par un système de galeries couvertes. C’est le domaine du CIA, et c’est là que j’aime aller déjeuner.

Eh oui ! Il y a CIA et CIA. Et celui-ci n’a rien de sinistre ni de secret. Ce n’est pas la Central Intelligence Agency, mais l’Institut Culinaire d’Amérique ou Culinary Institute of America. La fondation de ce collège universitaire remonte à 1946. A l’origine c’était une école professionnelle destinée aux soldats démobilisés qui revenaient d’Europe et souhaitaient travailler dans la restauration. C’est aujourd’hui un établissement prestigieux, qui a essaimé dans plusieurs Etats, dont la Californie fameuse pour sa gastronomie, mais dont le campus principal reste celui de Poughkeepsie. Les étudiants qui sortent du CIA n’ont aucune peine à se faire embaucher dans les meilleurs restaurants d’Amérique.

Eh oui ! Il y a CIA et CIA. Et celui-ci n’a rien de sinistre ni de secret. Ce n’est pas la Central Intelligence Agency, mais l’Institut Culinaire d’Amérique ou Culinary Institute of America.

Neuf restaurants y fonctionnent à plein temps : les gastronomies du monde entier y sont représentées. Sur ces neuf, j’en connais trois : L’American Bounty – où l’on déguste… les hamburgers les plus raffinés du monde, Le Catherine de Médicis, et Le Bocuse, ouvert l’an dernier par Paul Bocuse en personne. On y est servi par des étudiants dont les camarades ont cuisiné les plats. Tous ces jeunes sont très prévenants et certains ne dédaignent pas entamer une conversation.

Je demandai l’autre jour au jeune-homme qui nous servait, s’il pourrait, après le café, m’emmener sur la tombe de Teilhard de Chardin dont je savais qu’il était enterré quelque part dans le grand parc du CIA. «Je ne suis pas au courant, » dit l’étudiant, « mais je vais me renseigner, et ça va être facile car notre président déjeune aujourd’hui à quelques tables de la vôtre : je vais lui demander ». Dan (c’était son nom) revint à la fin du repas : « Si vous voulez bien me suivre, je vais vous emmener dans le cimetière, à deux pas du parking… Je ne savais même pas qu’il y avait ici un cimetière… ».

Mon guide me fit passer par un sas ; je dus signer un registre et laisser une pièce d’identité. Ces formalités accomplies, nous montâmes sur la colline, puis entrâmes dans un petit bois. C’est là qu’était le cimetière, entouré d’une clôture cadenassée. A l’intérieur, sur plusieurs rangées, environ cent-cinquante tombes, toutes identiques. Je n’eus pourtant aucun mal à trouver celle de Teilhard de Chardin : c’était la seule qui était fleurie. Le bouquet était depuis longtemps flétri, mais quelqu’un, quelques semaines avant moi, était passé rendre hommage à ce grand homme de science et de foi que je lisais quand j’étais étudiant en Sorbonne.

Au fond, de quoi s’agissait-il ? D’un séminaire où l’on avait naguère offert aux jeunes des nourritures spirituelles, et qui était devenu une université où on leur offrait aujourd’hui des nourritures terrestres.

Je savais que Teilhard était mort subitement à New-York, le jour de Pâques 1955 à l’âge de 74 ans, alors qu’il rendait visite à un cousin diplomate. Mais je n’avais pas encore compris pourquoi on avait trouvé bon de l’enterrer dans ce haut lieu de la gastronomie américaine. Tout s’expliquait enfin !… Les tombes étaient sans exception celles de confrères jésuites, et ce fier bâtiment qui surplombe le fleuve n’était autre que l’ancien séminaire jésuite St André sur l’Hudson.

En 1969, les vocations jésuites étant au plus bas, ce bâtiment de 150 pièces était quasiment vide. Le domaine fut alors vendu pour un million de dollars au collège professionnel qui devint le CIA.

Cette promenade me fit réfléchir. Teilhard de Chardin avait eu longtemps maille à partir avec le Vatican. Sans être à l’index, ses livres avaient été retirés des librairies, et on lui avait interdit d’enseigner à l’Institut Catholique. Les papes Pie XII et Paul VI trouvaient dangereuses ses thèses sur les évolutions biologiques et spirituelles de l’homme, qui finiraient par se rejoindre au point Oméga, plénitude future du corps du Christ. En revanche, les papes Jean Paul II et Benoît XVI, eux, admiraient ses écrits et ne s’en cachaient pas.

Au fond, de quoi s’agissait-il ? D’un séminaire où l’on avait naguère offert aux jeunes des nourritures spirituelles, et qui était devenu une université où on leur offrait aujourd’hui des nourritures terrestres. Et d’un homme de science qui, pour avoir tenté de réconcilier sa foi avec sa raison, s’était fait épingler par deux papes avant d’être réhabilité par deux autres. Le temps d’un recueillement sur sa tombe, je crus entendre Teilhard de Chardin me confirmer que la transformation du Séminaire de St André sur l’Hudson en Culinary Institute of America allait dans le bon sens : celui qui déboucherait un jour sur le point Oméga.

 

Teilhard de Chardin en 1955

Teilhard de Chardin en 1955

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EXCURSUS (#récit #portrait)

Rédacteur. Je partage ma vie entre Hong-Kong, Paris et New-York. Agrégé d'Anglais, banquier pendant 17 ans, historien de Hong-Kong, je suis maître de conférences honoraire à l'université Paris-Sorbonne. #interculturalité #musique

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