Aux origines de la violence aux Etats-Unis

ANALYSE. Vus d’Europe, les Etats-Unis sont un paradoxe. Comment cette société, si corsetée juridiquement et socialement, s’accommode-t-elle d’une telle violence dans les écoles, les parcs, les cinémas, les supermarchés...

ANALYSE. Vus d’Europe, les Etats-Unis sont un paradoxe. Comment cette société, si corsetée juridiquement et socialement, s’accommode-t-elle d’une telle violence dans les écoles, les parcs, les cinémas, les supermarchés ? Pourquoi la violence est-elle acceptée comme partie intégrante de la culture américaine ?

 

L’année 2015 a de nouveau mis les Etats-Unis à la une de l’actualité lors de faits divers sanglants, de protestations tumultueuses à propos de tirs policiers mortels sur des civils désarmés ou de divertissements toujours plus violents pour adolescents.

Les quelques réflexions qui suivent s’appuient sur une longue observation de l’évolution de la violence dans les villes américaines.

La violence dans la culture américaine

Si, par la technique d’un film projeté en accéléré, on déroule trois cents ans d’histoire américaine, la brutalité du moralisme puritain, du capitalisme sauvage, de l’esclavage, de la mise au pas des immigrants ouvriers caractérisent les épisodes les plus saillants d’une histoire marquée par une violence fondatrice. Comme si la transplantation dans le Nouveau Monde des colons néerlandais, anglais, écossais, huguenots, etc., s’était accompagnée de la levée des inhibitions et des codes en usage dans les pays européens d’origine. Individualisme, loi du plus fort, fins primant sur les moyens ont été gages de réussite sociale. Winner takes all, le gagnant ramasse la mise.

L’immensité de l’espace américain a fréquemment permis à un incident violent de se produire sans provoquer d’onde de choc sur l’ensemble du territoire, comme ce serait le cas en France par exemple

En outre, l’immensité de l’espace américain a fréquemment permis à un incident violent de se produire sans provoquer d’onde de choc sur l’ensemble du territoire, comme ce serait le cas en France par exemple. Un criminel échappe à ses poursuivants en changeant d’Etat. Les systèmes informatiques sont loin d’être centralisés ou interconnectés. Aussi, le FBI n’a qu’une idée approximative du nombre de tirs mortels opérés par la police sur des civils, 95% des agences locales de police ne lui ayant pas répondu. Localisme et repli, compétition et rivalité, soif d’enrichissement, affaiblissement des mécanismes de régulation de proximité, ces quelques facteurs vont à l’encontre de sociétés apaisées, sans épuiser la complexité de la culture américaine.

L’évolution des rapports sociaux violents dans les villes américaines

Dans une société de spectacle, la couverture accordée par les médias et les réseaux sociaux à la violence, aux forfaits de délinquants ou aux crimes exceptionnels ne doit pas cependant pas masquer que, depuis les émeutes de Los Angeles en 1992, les villes américaines se sont pacifiées. Tout d’abord, sauf exception à la “une” de l’actualité, le crime violent reste contenu dans les quartiers ghettoïsés. La société américaine fonctionne en espaces discontinus qui n’ont pas besoin les uns des autres pour faire société. Ensuite, suivant un processus de privatisation, les classes moyennes se sont enfermées dans leurs résidences, voitures, écoles et autres lieux clos, tandis que les « non conformes et non méritants » vivent eux aussi de manière repliée, par le truchement d’une redéfinition si étroite du délit qu’un récidiviste peut être emprisonné à vie pour un vol de pizza.

Dans une société de spectacle, la couverture accordée par les médias et les réseaux sociaux à la violence, aux forfaits de délinquants ou aux crimes exceptionnels ne doit pas cependant pas masquer que, depuis les émeutes de Los Angeles en 1992, les villes américaines se sont pacifiées.

Paradoxalement, alors que les élus se livrent à une surenchère en promettant moins d’Etat,  l’Etat pénal reste une valeur sûre et effective. Punir permet la dichotomie des ‘ins’ et des ‘outs’, joue sur les stéréotypes raciaux et rassure la majorité morale sur son statut. Mais l’incarcération massive ne résout pas les problèmes d’addiction, de maladie mentale, de « normalité inutile » qui sont le lot de nombreux détenus amenés un jour ou l’autre à sortir. Par ailleurs, le coût économique et social de l’incarcération devient exorbitant. Certes, pour un temps (plus long qu’en Europe), les condamnés sont dans l’incapacité de nuire.

La confiance accordée à la technologie de surveillance amène à tolérer des poches permanentes de « dépacification » qui ne menacent pas le fonctionnement du système. Inversement, d’un point de vue individuel, l’Américain fait davantage confiance à lui-même qu’à ses institutions, il revendique le droit de faire sécession de l’espace public, lorsqu’il le peut. Pour autant, l’intégration démocratique reste un mythe opérant que les logiques de quartiers ne sauraient remplacer. Elles interagissent avec elle dans une dialectique continue.

Une singularité de la société américaine : les armes

Si un océan sépare les Etats-Unis de l’Europe, il ne cesse de s’élargir. Un seul exemple, celui des armes. Criminalité, gangs, drogue et armes à feu sont liés. Les guerres de gangs pour le contrôle des stupéfiants se sont banalisées. L’économie de la drogue est souvent le seul employeur dans les quartiers disloqués de Chicago, Detroit ou Miami. En France, c’est également le cas dans certaines banlieues mais le bilan des armes à feu est moins tragique. On estime à 300 millions le nombre d’armes en circulation aux Etats-Unis. Ainsi, la mortalité par armes y est vingt fois plus élevée qu’en Europe, soit 32 000 décès par an (suicides inclus) dont 3 000 enfants.

Les justiciers américains du Thalys ont été célébrés comme des héros en France. L’auraient-ils été tout autant s’ils s’étaient servis d’armes pour arrêter un terroriste ?

Les élus se sont depuis longtemps inclinés devant le lobby des armes et un communalisme compulsif amène à tirer à vue sur des inconnus et à être acquitté. Le self-help et la défense de la propriété l’emportent sur le sens civique d’une démocratie urbaine où chacun aurait sa place. Les justiciers américains du Thalys ont été célébrés comme des héros en France. L’auraient-ils été tout autant s’ils s’étaient servis d’armes pour arrêter un terroriste ?

Par Sophie Body-Gendrot, américaniste, professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne et chercheur au Centre de recherche sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP-CNRS), spécialiste des violences urbaines

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Sophie Body-Gendrot est américaniste, professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne et chercheur au Centre de recherche sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP-CNRS), spécialiste des violences urbaines

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