DOSSIER DJIHADISME : Le processus de l’engagement djihadiste (2/5)

SYNTHÈSE. Comment certains basculent dans le djihadisme ? C’est une interrogation majeure devant l’ampleur du phénomène. Y-a-t-il un profil-type ? Quelles sont les principales étapes de l’engagement djihadiste ? Quel est le...
Un djihadiste du groupe État islamique

SYNTHÈSE. Comment certains basculent dans le djihadisme ? C’est une interrogation majeure devant l’ampleur du phénomène. Y-a-t-il un profil-type ? Quelles sont les principales étapes de l’engagement djihadiste ? Quel est le rôle d’internet ?

 

La radicalisation nous concerne tous au cours de notre vie, à divers degrés. Elle désigne l’adoption d’opinions extrêmes. Or, la radicalisation ne conduit pas nécessairement à la violence. En effet, il y a des seuils : soutien passif (adhérer à l’idéologie), soutien actif (la promouvoir), participer, se sacrifier. Ainsi, pour décrire le basculement dans le djihadisme, il est plus juste de parler d’extrémisme violent que de radicalisation. L’extrémisme violent a pour but d’imposer une idéologie extrémiste par la violence.

Il n’y a pas de profil-type du djihadiste mais un même processus d’engagement

S’il n’y a pas de profil-type, il est possible d’identifier un parcours-type. Cependant, toutes les personnes soumises à des facteurs ou environnements comparables ne deviendront pas des djihadistes. Le rôle du hasard, du libre arbitre et de la conscience morale invalident toute approche déterministe.

La synthèse, présentée ici, résulte des constats d’un grand nombre d’experts, et plus particulièrement, du sociologue belge des religions, Felice Dassetto, et d’une équipe de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) dirigée par Jocelyn Bélanger.

 

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ÉTAPE 1

LE DÉCLENCHEUR DE L’ATTITUDE RADICALE EST D’ABORD LE VÉCU : INSATISFACTIONS ET QUÊTE IDENTITAIRE

L’attitude radicale se nourrit d’insatisfactions et d’échecs personnels qui se traduisent en autant de sentiments de frustration, d’injustice, d’humiliation, d’indignation. Souvent insérées et non désocialisées – même si certaines connaissent des comportements déviants induits par la délinquance –, ces personnes ont à la fois des difficultés à trouver une place au sein de la société et présentent des troubles identitaires importants : ce sentiment de n’être à l’aise ni dans les groupes d’appartenance primaires, comme la famille, ni au sein de la société française. De plus, la jeunesse est l’âge de la vie propice à des phases de questionnement et de recherche identitaires. Dès lors, ces individus nourrissent une ambition personnelle forte : répondre à un idéal, devenir quelqu’un ou être un héros.

Ce canevas général doit être complété par certains facteurs spécifiques aggravants : une famille désunie, l’échec scolaire, la précarité sociale, un choc émotionnel majeur, des fragilités psychologiques, une propension à formuler des jugements tranchés et une difficulté à douter, un défaut d’intégration, un contexte géopolitique chaotique. Touchant avant tout les pays musulmans, et au sein des pays non-musulmans, des convertis, le djihadisme français ne peut se réduire à un défaut d’intégration.

 

ÉTAPE 2

LE CATALYSEUR DE L’EXTRÉMISME VIOLENT EST L’ENVIRONNEMENT SOCIAL : LA RENCONTRE D’UN GROUPE DJIHADISTE

L’attitude radicale peut basculer dans l’extrémisme violent sous l’effet d’un environnement social particulier : la rencontre, réelle ou virtuelle, d’un groupe djihadiste ou de son recruteur, plus ou moins charismatique. Au-delà de l’appartenance à « l’oumma » – la communauté des croyants (une communauté imaginaire, déterritorialisée et globalisée) –, l’appartenance à un groupe de djihadistes de référence permet une reconnaissance et un attachement affectif. En prenant un nom de combattant, l’identité du radicalisé se reconstruit de manière à recouvrer une dignité et un honneur perdus.

Comme le souligne le psychanalyste et ancien agent de la CIA, Marc Sageman,  l’engagement djihadiste est fondamentalement un phénomène collectif. En effet, l’auto-radicalisation est un mythe, au même titre que la théorie du « loup solitaire » en matière de terrorisme. Dans le cas des jeunes de banlieue, l’entremise des pairs est très marquée, qu’il s’agisse d’une fratrie (les frères Kouachi, Merah, Abdeslam, Clain) ou d’une bande de copains. De plus, quelques-uns se sont rencontrés en prison (plus de précisions ici).

Mais comment est-il possible d’entrer si facilement en contact avec un groupe djihadiste ? Trois facteurs complémentaires et récents l’expliquent :

  • Le groupe État islamique ou Daech déploie une véritable stratégie de communication pour susciter des vocations parmi les jeunes occidentaux. Disposant de son propre centre médiatique, Al-Hayat, il diffuse sa propagande sur YouTube, Twitter ou dans ses propres publications (par exemple, son magazine francophone Dar-al-islam). Professionnelle, cette communication emprunte tous les codes du public occidental, comme ceux des jeux vidéo, en présentant des scènes ultra-violentes de combats, de terreur et d’exécutions. Participant à la mondialisation des conflits, Internet facilite ainsi un jihad des masses. Mais, selon le criminologue Benjamin Ducol, « Internet n’est jamais seul, à quelques exceptions près, dans les trajectoires de radicalisation ».
  • Après Daech, l’autre groupe djihadiste majeur est le Front Al-Nosra, la branche d’Al-Qaida en Syrie. Or, pourquoi recrute t-il beaucoup moins que Daech ? En raison de la structure pyramidale et hiérarchisée d’Al-Qaida. Au contraire, le groupe État islamique repose sur une structure décentralisée et individualisée. Favorisant un jihad diffus et généralisé, le recrutement est largement facilité. Il s’agit de la troisième génération du jihad, selon le politologue Gilles Kepel. Cette nouvelle méthode a été théorisée dès 2004 dans l’Appel à la résistance islamique mondiale par le Syro-espagnol Abou Moussab al-Souri, un ingénieur formé en France et ancien chargé de la communication de Ben Laden.
  • Enfin, le voyage vers la Syrie ou l’Irak via la Turquie est à la portée de tous, dans le contexte sécuritaire lâche qui a prévalu ces dernières années. Et, les publications de Daech sont remplies de conseils pratiques pour rejoindre la Syrie ou commettre des attentats dans les pays occidentaux.

 

ÉTAPE 3

L’EXTRÉMISME VIOLENT SE JUSTIFIE PAR L’APPROPRIATION D’UN SENS : L’ADHÉSION A L’IDÉOLOGIE DJIHADISTE

Dernière étape, l’adhésion à l’idéologie djihadiste, qui donne un sens à l’action et au monde. Possédant souvent de faibles connaissances théologiques, les aspirants djihadistes adhèrent à une interprétation littéraliste, radicale et violente de l’islam selon un processus de réislamisation ou « born-again », vécu comme une nouvelle naissance permettant une régénération. Cette instrumentalisation de la religion musulmane permet de justifier, légitimer et achever le processus de l’engagement djihadiste. Or, quels sont les éléments les plus saillants de cette idéologie ?

  • D’abord, la rédemption et le salut par l’accomplissement d’un « petit djihad » offensif en tant qu’obligation coranique et individuelle – une conception éminemment contemporaine du djihad, en rupture avec le droit musulman traditionnel. Mené par une avant-garde d’élus, ce djihad a la mission de combattre et terroriser tous les ennemis de la « vraie foi ». Déshumanisés et réduits à de simples objets, les mécréants (takfir) sont les Juifs, les Occidentaux, les Franc-Maçons, les Chiites, les Soufis, les Kurdes, les Musulmans non djihadistes.
  • Ensuite, la lutte contre l’impérialisme, en particulier occidental, sur fond d’idéologie tiers-mondiste et de critique radicale de la modernité. Procédant d’une véritable théorie du complot, l’Occident est présenté comme l’oppresseur de tous les Musulmans, tant du Moyen-Orient (symbole les prisons américaines de Guantanamo et d’Abu Ghraib) que des pays occidentaux (islamophobie, racisme). La difficulté à formuler un contre-discours tient au mélange de vérités et de mensonges.
  • Enfin, une vision apocalyptique, messianique et mortifère :  la fin des temps est proche, le rétablissement du Califat a précisément pour but de réunir « l’oumma » en un seul corps et sous une même autorité religieuse, la bataille finale entre les élus et les impies aura lieu dans le nord de la Syrie et précédera l’avènement du Mahdi (le messie). Son propre sacrifice donne l’assurance de rejoindre les joies du paradis. Le sociologue Farhad Khosrokhavar use d’ailleurs d’une formule frappante : « à la mort sociale subie, on oppose la mort héroïque pleinement voulue ».

 

Sommaire du dossier :

1. Un phénomène sans précédent

2. Le processus de l’engagement djihadiste

3. Le rôle de l’islamisme en débat

4. Quels sont les profils-types ?

5. Le terrorisme djihadiste en France

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Fondateur et directeur de RESET Webzine. Ancien chargé de projets Médias au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), je suis journaliste indépendant et travaille comme attaché de production à RFI. Je posséde un Master d'histoire contemporaine de l'université Paris-Sorbonne et un DESS de journalisme de l'université de Montréal. #international #Moyen-Orient

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