La mémoire retrouvée selon la japonaise Yôko Ogawa

CRITIQUE. La littérature japonaise connaît un succès grandissant depuis une vingtaine d'années. Avec La Formule préférée du Professeur, Yôko Ogawa propose un roman où le Japon se découvre à la lumière des mathématiques et de la mémoire.
Extrait de la couverture de La Formule préférée du professeur, Actes Sud, édition 2008

CRITIQUE. La littérature japonaise connaît un succès grandissant depuis une vingtaine d’années. Avec La Formule préférée du Professeur, Yôko Ogawa propose un roman où le Japon se découvre à la lumière des mathématiques et de la mémoire.

 

Dans des genres très différents, des auteurs tels qu’Haruki Murakami (Kafka sur le rivage ; la Trilogie 1Q84), Banana Yoshimoto (Kitchen) et Keigo Higashino (La Maison où je suis mort) éclairent cette île mystérieuse grâce à un style qui mêle le réel et l’étonnant.

À travers des époques et des lieux improbables du Japon moderne, Yôko Ogawa nous interpelle sur ce qui nous fixe dans le cours de l’existence, qui laisse apparaitre des influences variées allant de Mishima à Paul Auster.

Ogawa, une illustre inconnue ?

Le personnage du professeur est aussi singulier que l’œuvre de sa créatrice. Romancière peu connue, pourtant abondamment traduite en France, notamment chez Actes Sud, au Japon et aux États-Unis, Yôko Ogawa se distingue par une œuvre sensible où la complexité du monde et des rapports humains sont interrogés à travers un univers troublant. Maîtresse dans l’art descriptif et la construction d’intrigues déroutantes, Ogawa aime glisser entre concret et abstraction pour mieux éprouver le fil narratif.

Dès lors, la nécessité de revenir dans le présent s’accompagne d’un dilemme, oscillant entre bonheur et vérité : la vie peut-elle reprendre après ce qui a été découvert ?

Par-delà les différents thèmes jalonnant son œuvre – des interdits sexuels (Hôtel Iris, 2002) à l’effet de la musique sur les sens (Les Tendres plaintes, Actes Sud, 2014) en passant par l’enfance et la question des origines (La Marche de Mina, Actes Sud, 2008) – l’unité du projet littéraire tient en un voyage au cœur de la mémoire, souvent célébrée.

Un roman sur un quotidien étrange

Au début des années 1990, à Tokyo, une jeune mère célibataire est engagée par un professeur de mathématiques comme aide-ménagère. Elle découvre vite la particularité de son nouveau client : suite à un grave accident, la mémoire de ce dernier est limitée à 80 minutes. Si le quotidien est peu banal et souvent compliqué, un lien se crée entre son fils et son patron. Or, c’est grâce à cette amitié que le monde secret de cet homme va se dévoiler pour raconter un drame inattendu et la possibilité d’une renaissance.

Le thème de la mémoire ou l’éternel dilemme

La mémoire est un sujet qui a nourri une abondante production littéraire et cinématographique. Son fonctionnement encore méconnu, et les possibilités qu’elle renferme pour construire un récit de mille façons, facilitent la création de réalités à tiroirs et de personnages aux facettes multiples. Le lecteur déambule dans un labyrinthe en compagnie d’êtres tourmentés et fragmentés, à la poursuite d’une identité perdue.

Voyage vers le passé, ce mouvement est donc aussi une plongée terrifiante dans les profondeurs de l’esprit : le mélange des temps restituant une impression de folie globale et contaminatrice. Dès lors, la nécessité de revenir dans le présent s’accompagne d’un dilemme, oscillant entre bonheur et vérité : la vie peut-elle reprendre après ce qui a été découvert ?

La place que recouvrent les mathématiques comme dénominateur commun entre les personnages atténue la tension dramatique et fait « oublier » le handicap de la mémoire pour qu’il devienne secondaire. Ogawa développe ainsi une trame réaliste qui souligne les relations intergénérationnelles.

On retrouve cette structure dans d’autres productions littéraires : Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano, roman historique se déroulant dans le Paris des années 1940 ; Avant d’aller dormir de Steve Watson, qui relate les incertitudes d’une mère face à l’identité de sa propre mémoire ; ou encore La Mémoire dans la peau de Robert Ludlum, récit d’espionnage qui met un homme sans identité aux prises d’un complot gouvernemental.

Les mathématiques comme liant

Yoko Ogawa prend, elle, ces difficultés à contre-pieds. La place que recouvrent les mathématiques comme dénominateur commun entre les personnages atténue la tension dramatique et fait « oublier » le handicap de la mémoire pour qu’il devienne secondaire. Ogawa développe ainsi une trame réaliste qui souligne les relations intergénérationnelles.

Au fil des conversations menées par le trio – des curiosités mathématiques (les nombres parfaits ; les nombres amicaux ; la conjecture d’Artin) à d’autres moins détonantes (Pythagore) – leur rencontre, et le lien familial qui se crée, interrogent sur la nature de la mystérieuse formule du professeur : est-ce la fameuse identité d’Euler, qui occupe sa réflexion, ou plutôt l’amitié et la bienveillance qui l’aideront à retrouver une vie normale ? Si la question reste en suspens, il apparaît clairement, dans l’œuvre, que les choses les plus simples apportent les réponses les plus fondamentales à l’échelle de la vie.

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Rédacteur. Je suis professeur de français dans un collége-lycée parisien et doctorant en littérature comparée à l'université Paris-Sorbonne. #littérature #cinéma

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