Voyage en Louisiane : sur les traces des Acadiens

RÉCIT. A travers les « bayous » – un mot franco-anglais désignant les anciens bras et méandres du fleuve Mississipi en Louisiane –, Alain Le Pichon nous entraîne, entre paysage et...

RÉCIT. A travers les « bayous » – un mot franco-anglais désignant les anciens bras et méandres du fleuve Mississipi en Louisiane –, Alain Le Pichon nous entraîne, entre paysage et langage, sur les pas des Acadiens. Ces Français dont une partie fut contrainte de quitter le Canada pour les Etats-Unis au milieu du XVIIIe siècle.

 

Au début des années 1990, je travaillais dans une banque à New York. J’avais un client dans le secteur de la sidérurgie qui avait racheté une usine dans la banlieue de la Nouvelle-Orléans et souhaitait la moderniser. Je dus donc faire plusieurs voyages dans cette ville que j’aimais et qui se démarquait des autres cités américaines par son particularisme culturel et musical, mais où je ne m’étais pas rendu depuis plusieurs années.

Lors de ma première visite, j’étais arrivé un dimanche, et mon hôtel, situé au cœur de la ville, était tout proche du musée municipal qui présentait alors une exposition de tableaux exécutés sous le règne de Louis XIV. Le musée était ouvert : je profitais de l’aubaine et pris le parti de commencer mon voyage d’affaires par un bain de culture française.

La visite de quelques bayous et de hameaux cajuns établis sur leurs rives me laissa une impression d’infinie mélancolie. On se promène en barque sur des eaux étales et verdâtres au milieu d’une végétation d’arbres moribonds d’où pendent des guirlandes de mousse grise.

Je restai sur ma faim : peu de grandes œuvres étaient présentées dans cette exposition. En revanche, nombreuses étaient les œuvres mineures dont les sujets étaient parfois des portraits de familles aristocratiques, mais le plus souvent des vues de leurs châteaux entourés de leurs parcs.

Ces toiles, toutes semblables par leur thème, attirèrent mon attention par une étrange particularité. Ces belles demeures, bâties à l’imitation de Versailles, mais dans des dimensions adaptées, étaient entourées de parcs dont les allées étaient plantées d’arbres minuscules, à peine vieux de deux ou trois ans au moment où le peintre en avait fait la représentation.

Je compris ce jour-là que le phénomène du « nouveau riche » n’est pas chose récente. Les arbres de ces tableaux m’avaient naïvement vendu la mèche. Tout centenaires qu’ils sont devenus aujourd’hui, ils n’étaient alors que les modestes rejetons de quelque pépinière destinés à rehausser la beauté d’une maison toute neuve, et à asseoir le prestige de son propriétaire.

La sidérurgie était alors un secteur sinistré, et les affaires de mon client méritaient un suivi régulier. Ayant transmis le dossier à un jeune collègue, qui volait bientôt de ses propres ailes, je n’avais plus de raison de m’y rendre.

Le Bayou de Louisiane (Etats-Unis)

Le Bayou de Louisiane (Etats-Unis)

J’y fis pourtant une dernière visite. Notre travail accompli, je pris une journée de congé pour aller découvrir les grandes plantations et leurs maisons aux façades palladiennes, auxquelles menaient de longues allées plantées de chênes anciens à la ramure si drue, que lorsqu’on venait s’y abriter du soleil de plomb, la nuit semblait tomber en plein midi.

La visite de quelques bayous et de hameaux cajuns établis sur leurs rives me laissa une impression d’infinie mélancolie. On se promène en barque sur des eaux étales et verdâtres au milieu d’une végétation d’arbres moribonds d’où pendent des guirlandes de mousse grise. Le cri d’un martin pêcheur se mêle au clapotement de l’eau sous les rames. Des yeux de crocodiles vous guettent, émergeant à peine de l’eau, la gueule, le corps et la queue restant parfaitement invisibles.

Les Acadiens étaient ces Français qui, au début du XVIIIe siècle, étaient allés chercher fortune dans les provinces françaises du Canada. Tragiquement, ils se firent exterminer pendant la Guerre de sept ans (1756-1763) entre la France et la Grande-Bretagne.

Puis la barque accoste sur la rive et le guide cajun vous présente à sa femme et à ses enfants. Ils vivent modestement loin de tout. Le crocodile est leur seule richesse : ils en mangent la chair et en vendent la peau. Or, l’oreille d’un Français habitué au patois, qu’on ne parle plus guère dans nos contrées, peut à l’occasion reconnaître des mots de notre langue telle qu’elle se parlait à la campagne au siècle de Louis XIV.

Aux Etats-Unis, le mot « Cajun » désigne aujourd’hui une variété de nourriture créole, fort relevée, originaire de Louisiane, et que l’on trouve dans de nombreuses chaînes de restaurant. Ceux qui apprécient ces plats pimentés ne savent pas toujours que ce vocable est la déformation du mot français « Acadien ».

Les Acadiens étaient ces Français qui, au début du XVIIIe siècle, étaient allés chercher fortune dans les provinces françaises du Canada. Tragiquement, ils se firent exterminer pendant la Guerre de sept ans (1756-1763) entre la France et la Grande-Bretagne. Au cours de cette époque troublée appelée « Le Grand Dérangement », les rescapés furent déportés ou s’enfuirent, notamment en Louisiane alors province française. Et c’est ici, dans ces bayous aussi reculés que certains hameaux amazoniens que vivent aujourd’hui leurs descendants.

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Rédacteur. Je partage ma vie entre Hong-Kong, Paris et New-York. Agrégé d'Anglais, banquier pendant 17 ans, historien de Hong-Kong, je suis maître de conférences honoraire à l'université Paris-Sorbonne. #interculturalité #musique

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