La double vie de Michel Houellebecq

CRITIQUE. Michel Houellebecq est l’une de ces créatures étranges que l’on a du mal à placer dans le panthéon intellectuel de la « République des Lettres ». Comment un auteur peut...
Michel Houellebecq

CRITIQUE. Michel Houellebecq est l’une de ces créatures étranges que l’on a du mal à placer dans le panthéon intellectuel de la « République des Lettres ». Comment un auteur peut être à la fois génial et plutôt médiocre ? L’asymétrie de la réception de l’enfant terrible de la littérature française en France et à l’étranger permet d’approfondir notre compréhension de son œuvre.  

 

Michel Houellebecq demeure l’une des exportations culturelles les plus importantes de la France dans le domaine de la littérature contemporaine. On ne risque pas de faire froncer les sourcils d’un cercle littéraire américain si on avoue avoir adoré Les particules élémentaires. En France, la réaction risque plutôt d’être teintée par l’appartenance politique de son public. Une nouvelle illustration de la maxime « nul n’est prophète en son pays » ? L’écrivain dit s’étonner qu’on le prenne pour un auteur « idéologique » et on pourrait parfois en effet imaginer qu’il tombe dans la provoc’ davantage pour passer le temps que par réelle conviction.

On ne risque pas de faire froncer les sourcils d’un cercle littéraire américain si on avoue avoir adoré Les particules élémentaires. En France, la réaction risque plutôt d’être teintée par l’appartenance politique de son public.

Vie aseptisée ou hédoniste ?

J’ai fait la rencontre de Michel Houellebecq lors du premier cours enseigné en anglais auquel j’ai assisté. Québécois, j’étais inscrit dans une université canadienne-anglaise, armé alors d’une maîtrise approximative de la langue de Shakespeare. C’est donc avec un certain soulagement que j’ai constaté que le professeur avait placé un auteur français au programme. Je n’avais jamais entendu parler de lui, mais je me disais que la proximité culturelle allait exercer sa magie et compenser mon handicap linguistique.

J’ai été tout de suite fasciné par The Possibility of an Island, un roman satirique intelligent qui parvenait à se moquer de plusieurs institutions tout en formulant une critique efficace de la modernité occidentale. Les scènes de sexe glauque rendaient par ailleurs la lecture plus intéressante que celle de philosophes français à la pensée peut-être plus profonde et complexe, mais nettement moins ludique !

Les romans de Houellebecq s’articulent ainsi souvent autour de la confrontation entre un mode de vie hédonistique, mais superficiel, et une idéologie plus simple mais ascétique et aride.

La classe où l’on avait placé Houellebecq au programme n’en était pas une de littérature, mais bien de sociologie. Les thèmes abordés résonnaient en effet fortement avec la thèse classique du sociologue américain Daniel Bell voulant que le capitalisme souffre d’une contradiction fondamentale entre la rationalité économique et la poursuite hédoniste du plaisir. A ses yeux, il s’agit de deux facteurs également importants de la croissance, mais condamnés à entrer en collision de manière de plus en plus violente.

Les romans de Houellebecq s’articulent ainsi souvent autour de la confrontation entre un mode de vie hédonistique, mais superficiel, et une idéologie plus simple mais ascétique et aride. Dans La possibilité d’une île, un présent décadent et sans structure est opposé à un futur complètement aseptisé. Dans Plateforme, un fonctionnaire à la vie un peu terne découvre l’hédonisme à travers le tourisme sexuel avant d’être brutalement ramené sur terre par un attentat terroriste. Et finalement, dans Soumission… Eh bien voilà, ceci nous mène à Soumission !

Vu de l’étranger ou de France ?

Jusque-là, j’ignorais tout des polémiques entourant l’auteur, mais son dernier roman a provoqué en moi une réaction extrêmement négative. Je n’y retrouvais plus la pensée subtile que j’avais crue reconnaître dans quelques-unes de ses œuvres antérieures. Au contraire, la satire était tracée à gros traits et il m’était difficile de ne pas être choqué par le racisme apparent du propos.

C’est beaucoup plus tard que j’ai réalisé que quelque chose d’important avait changé entre La possibilité d’une île et Soumission. Seulement, ce n’était pas Houellebecq, mais bien moi. Entre ma lecture des deux romans, j’étais parti vivre en France.

Houellebecq est un auteur qui parle aux Français sans se douter qu’il s’adresse au monde, et franchement, ce qu’il dit au monde est beaucoup plus intéressant que ce qu’il dit à la France.

À l’étranger, par exemple, personne (mais alors vraiment personne) ne sait qui est François Bayrou. Quand on se moque de lui, soit on pense qu’il s’agit d’un personnage qui incarne vaguement l’idéal-type d’un politicien sans courage, soit on n’y prête pas attention. Tout ce qui est spécifique au contexte politique de la France est facile à ignorer et fait simplement figure de toile de fond. Lu de Paris, on sait bien qu’il s’agit en fait d’une pointe plutôt grossière et méchante. C’est de cette manière que la satire directe et mordante se perd au cours du processus de traduction culturelle.

De l’étranger, il est très intéressant de voir s’illuminer les contradictions des démocraties libérales à travers le récit du défi politique improbable que lance l’arrivée au pouvoir d’un parti islamique en France. Ici, on pourrait remplacer la France par n’importe quel autre pays. L’ouvrage est aussi polémique que les Lettres persanes de Montesquieu.

Cependant quand on réside en France, qu’on sent le malaise social sur fond de montée des extrémismes, l’exercice de style s’efface pour faire place à une analyse boiteuse de la politique nationale qu’on s’attendrait plus à lire dans Charlie que dans les pages d’un roman d’un prix Goncourt ! Le mot qui vient en tête est « petit ». On reste au ras des pâquerettes et on alimente le cynisme d’un pays en mal d’idéal.

Houellebecq est un auteur qui parle aux Français sans se douter qu’il s’adresse au monde, et franchement, ce qu’il dit au monde est beaucoup plus intéressant que ce qu’il dit à la France. De mon côté, Houellebecq me manque, mais je suis probablement devenu bien trop français pour ne pouvoir jamais le retrouver.

 

Par Gabriel Rompré, spécialisé dans les questions d’éducation et jeune expert à l’UNESCO. Il est diplômé en sociologie de Sciences Po Paris et en journalisme de l’université de Montréal.

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Gabriel Rompré est spécialisé dans les questions d'éducation et travaille à l'UNESCO. Il est diplômé en sociologie de Sciences Po Paris et en journalisme de l'université de Montréal.

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