Une princesse au service de la musique : Winnaretta Singer à Venise

PORTRAIT. AIain Le Pichon retrace la vie exceptionnelle de l’héritière américaine des machines à coudre Singer, Winnaretta Singer (1865-1943), devenue princesse à 28 ans par son mariage avec le...
Vue du grand Canal prise du pont de l'Acadadémie, à proximité du palais Contarini Polignac. © Alain Le Pichon

PORTRAIT. AIain Le Pichon retrace la vie exceptionnelle de l’héritière américaine des machines à coudre Singer, Winnaretta Singer (1865-1943), devenue princesse à 28 ans par son mariage avec le prince français désargenté Edmond de Polignac. La musique et l’amour de la beauté, sans compter les moyens financiers, ont fait de ce couple l’un des plus étranges mais aussi l’un des plus fructueux pour le renouveau musical de la Belle Epoque et de l’Entre-deux-guerres.

 

Peu de cités en Europe ont un charme aussi puissant que Venise. Les amoureux du monde entier y viennent passer leur lune de miel. Année après année, les amateurs de culture et de pittoresquereviennent déambuler dans leurs lieux favoris, – églises, musées, palais, festivals, restaurants… Venise est belle sous le soleil, mystérieuse dans les brumes de l’automne, et encore attirante sous les frimas de l’hiver. La cité des doges est aussi celle de Tiepolo et de Monteverdi : elle est un lieu de rendez-vous pour les artistes du monde entier et leurs mécènes.

Les plus beaux palais de Venise furent construits par ses plus anciennes familles de part et d’autre du Grand Canal. Un grand nombre date du quinzième siècle, dont le Palazzo Contarini Polignac situé à deux pas du pont de l’Académie sur la même rive que la basilique Santa Maria della Salute. La plupart de ces « palais » sont de vastes hôtels particuliers souvent transformés en musées ou divisés en appartements de luxe. Quelques-uns sont encore habités par la famille de leurs propriétaires.

Au décès de son père, le richissime fondateur des machines à coudre Singer, Winnaretta avait hérité d’une fortune colossale. Mais elle n’était pas seulement riche : elle était intelligente, volontaire, passionnée par les deux arts qu’elle pratiquait à un haut niveau : la peinture et la musique.

 

Pendant longtemps et jusqu’à l’entre-deux guerres, l’essentiel du mécénat qui faisait travailler et vivre les architectes, les peintres et les musiciens provenait de fortunes privées – aristocratiques en Europe, industrielles aux Etats-Unis. Quand l’aristocratie terrienne d’Europe vit son patrimoine et ses moyens financiers sérieusement entamés par l’application des législations fiscales entrées en vigueur après la Première Guerre mondiale, ses membres n’eurent plus qu’à redorer leur blason par des alliances naguère considérées comme des mésalliances. C’est ainsi que de riches héritières américaines devinrent comtesses, duchesses, et princesses.

L’exemple de Winnaretta Singer (1865-1943), que son mariage avec Edmond de Polignac célébré à Paris le 15 décembre 1893 fit accéder au rang de princesse, est typique de ce phénomène. Winaretta avait alors vingt-huit ans, et Edmond cinquante-neuf. Mais ce qui n’avait rien de typique, c’était l’étonnante histoire personnelle des époux.

 

Winnaretta Singer, Autoportrait, 1885, Fondation Singer-Polignac Paris

Winnaretta Singer, Autoportrait, Fondation Singer-Polignac Paris, 1885

 

Au décès de son père, le richissime fondateur des machines à coudre Singer, Winnaretta avait hérité d’une fortune colossale. Mais elle n’était pas seulement riche : elle était intelligente, volontaire, passionnée par les deux arts qu’elle pratiquait à un haut niveau : la peinture et la musique. Et, avec toute la discrétion qu’imposaient à la fois l’époque et son monde, elle était lesbienne, et ses liaisons furent nombreuses et passionnées. Sa profonde amitié pour son mari était fondée sur une autre particularité étonnante : Edmond de Polignac était un vieux monsieur ruiné, mais chose très rare dans son monde, il était compositeur et musicien professionnel. La musique n’était pas pour lui un passe-temps agréable : elle était une passion vitale. Au lieu d’intimité sexuelle, c’était, dans ce mariage blanc, l’amour passionné de la musique qui nourrissait leur vie de couple.

Sa profonde amitié pour son mari était fondée sur une autre particularité étonnante : Edmond de Polignac était un vieux monsieur ruiné, mais chose très rare dans son monde, il était compositeur et musicien professionnel. La musique n’était pas pour lui un passe-temps agréable : elle était une passion vitale .

 

Une fois devenue Princesse Edmond de Polignac, Winnaretta eut immédiatement accès à tous les salons parisiens. Elle créa son propre salon de musique dans le splendide hôtel particulier qu’elle fit construire au No43 de l’avenue Georges Mandel à Paris (aujourd’hui siège de la Fondation Singer-Polignac), et n’eut de cesse de faire connaître et jouer la musique de son mari. Ce n’était pas seulement le tout Paris qui se pressait aux soirées de la princesse Edmond de Polignac, mais aussi les compositeurs, les écrivains, et les artistes. On y voyait Fauré, Vincent d’Indy, Proust, Reynaldo Hahn, Sarah Bernhardt, Anna de Noailles, etc.

Lors d’une visite à Venise en mai 1900, Edmond et Winnaretta dînaient un soir chez des amis américains au Palazzo Barbaro. Juste en face, de l’autre côté du Grand Canal, le Palazzo Contarini dal Zaffo frappa Edmond de Polignac par la beauté de son architecture Renaissance. On l’entendit s’exclamer : « C’est là qu’il ferait bon vivre !… ». Winnaretta n’en revenait pas !… Son mari qui n’exprimait jamais de désirs que pour sa chère musique venait enfin d’émettre un vœu. En bonne fée qu’elle était, d’un coup de baguette magique et pour la bagatelle de quelques millions (car rien n’était trop cher pour faire plaisir à son mari), elle acheta aussitôt le palais d’en face, le rebaptisa « Contarini Polignac » et en fit cadeau à Edmond pour son anniversaire. Le couple y fêta le jour de l’an 1901. Neuf mois plus tard, le 9 août, le prince Edmond de Polignac mourait à l’âge de soixante-sept ans.

En bonne fée qu’elle était, d’un coup de baguette magique et pour la bagatelle de quelques millions (car rien n’était trop cher pour faire plaisir à son mari), elle acheta aussitôt le palais d’en face, le rebaptisa « Contarini Polignac » et en fit cadeau à Edmond pour son anniversaire.

Pendant les quarante-deux ans qui lui restaient à vivre, Winnaretta fut l’une des plus ferventes mécènes de sa génération. On lui doit bien sûr la Fondation Singer-Polignac, qui, poursuivant son œuvre, met en selle les jeunes artistes de grand talent. On lui doit surtout un nombre considérable d’œuvres musicales qui, sans elle et sans son mécénat, n’auraient sans doute pas vu le jour, comme le drame symphonique Socrate d’Eric Satie, Les Malheurs d’Orphée de Darius Milhaud, Le retable de Maese Pedro de Manuel de Falla, le Concerto pour deux pianos de Francis Poulenc, la Partita d’Igor Markevitch, Renard d’Igor Stravinski, etc.

Un grand nombre d’autres œuvres lui furent dédicacées en témoignage d’amitié et de reconnaissance, comme les Cinq mélodies de Venise de Gabriel Fauré, les merveilleuses Danses Andalouses pour deux pianos de Manuel Infante, Pavane pour une Infante défunte de Maurice Ravel, la Sonate pour piano d’Igor Stravinski, et bien d’autres œuvres de grande valeur.

On lui doit surtout un nombre considérable d’œuvres musicales qui, sans elle et sans son mécénat, n’auraient sans doute pas vu le jour, comme le drame symphonique Socrate d’Eric Satie, Les Malheurs d’Orphée de Darius Milhaud, Le retable de Maese Pedro de Manuel de Falla, le Concerto pour deux pianos de Francis Poulenc, la Partita d’Igor Markevitch, Renard d’Igor Stravinski, etc.

Ces œuvres furent le plus souvent jouées en avant-première dans son salon de l’Avenue Georges Mandel ou dans la grande salle de son palais vénitien. On y retrouvait l’été, hébergés pour quelques jours ou quelques semaines, les compositeurs et les musiciens les plus connus. Le jeune Horovitz et le jeune Rubinstein y faisaient avec elle du piano à quatre mains. Poulenc y peaufinait son concerto pour deux pianos. Nadia Boulanger lui donnait des leçons d’orgues et de composition. La pianiste Clara Haskil, qu’elle avait pris sous son aile, travaillait chez elle en solitaire sans souci de la gloire qui se faisait attendre.

La prochaine fois que vous vous rendrez à Venise, cher couple d’amoureux ou jeune artiste en herbe, demandez au gondolier de vous emmener voguer sur le grand canal et de vous arrêter devant le Palazzo Contarini Polignac. Fermez les yeux !… Prêtez l’oreille au clapotement de l’eau couleur de céladon, et ayez une pensée pour tous les artistes qui séjournèrent ici, et pour la Princesse Edmond de Polignac qui leur offrit un cadre de travail et des moyens exceptionnels au service de leur création !

 

Le palais Contarini Polignac à Venise

Le palais Contarini Polignac à Venise

Categories
EXCURSUS (#récit #portrait)

Rédacteur. Je partage ma vie entre Hong-Kong, Paris et New-York. Agrégé d'Anglais, banquier pendant 17 ans, historien de Hong-Kong, je suis maître de conférences honoraire à l'université Paris-Sorbonne. #interculturalité #musique

Vous aimerez aussi