Iran : vers une République islamique II ?

SYNTHÈSE. La République islamique d’Iran a vécu le 26 février dernier un double scrutin où les réformateurs et les modérés ont réalisé une réelle poussée, même si les conservateurs...
Affiche de propagande électorale du camp de Rouhani pour l’Assemblée des Experts. De gauche à droite : Hassan Khomeini, , le petit-fils du fondateur de la République islamique, Ali Rafsanjani, ancien Président de la République, Ali Khamenei, le Guide suprême, Hassan Rouhani, l’actuel Président de la République.

SYNTHÈSE. La République islamique d’Iran a vécu le 26 février dernier un double scrutin où les réformateurs et les modérés ont réalisé une réelle poussée, même si les conservateurs restent en tête. 55 millions d’électeurs étaient appelés à renouveler le Majles, l’organe législatif du pays, ainsi que l’Assemblée des Experts, une institution composée de religieux à l’importance stratégique. Décryptage de ces élections et de l’avenir de la République islamique d’Iran.

 

Le système électoral iranien et ses enjeux

Le Majles constitue l’unique organe législatif iranien. Ses membres sont élus pour un mandat de quatre ans. Les députés représentent chacun une circonscription électorale, votent les lois, contrôlent les membres du gouvernement en validant leur nomination et en leur adressant éventuellement des avertissements, qui peuvent contraindre un ministre à démissionner, comme ce fut le cas en 2014. En effet, la proximité du ministre des Sciences et de la Recherche avec les milieux réformateurs contestataires de la vague verte de 2009 constituait une ligne rouge pour le Majles alors conservateur qui l’a révoqué.

Si lors des dernières élections législatives françaises, 55 % des citoyens en âge de voter ont fait le déplacement, ils ont été 62 % en Iran.

À l’issue de ce premier tour, 221 députés ont été élus au Parlement sur un total de 290 sièges. Leur mandat commencera fin mai, après un deuxième tour de scrutin courant avril où les électeurs de certaines circonscriptions seront encore une fois appelés aux urnes. Si le Parlement se nomme officiellement « l’Assemblée consultative islamique d’Iran », il n’en exerce pas moins des prérogatives législatives semblables au Parlement français.

L’Assemblée des Experts regroupe quant à elle 88 clercs. Seuls les candidats ayant atteint un haut niveau de maîtrise en sciences religieuses voient leur candidature retenue puisqu’ils sont appelés à nommer le Guide suprême, contrôler son action et éventuellement le démettre. Ali Khamenei, nommé Guide en 1989 à la mort de l’ayatollah Khomeini, a 76 ans et des incertitudes demeurent sur son état de santé. Il est donc très probable que ce sera cette assemblée nouvellement élue qui aura à choisir le prochain Guide suprême.

 

Les institutions iraniennes. Source : Wikipedia.

Les institutions iraniennes. Source : Wikipedia.

 

Changement durable ou « flexibilité héroïque » ? 

Depuis juin 2013, l’Iran a offert un nouveau visage sur la scène internationale. Hassan Rouhani, un clerc modéré, a été élu dès le premier tour de l’élection présidentielle. Son action a permis, au grand dam des plus conservateurs mais avec l’approbation du Guide, d’entamer un dialogue avec la communauté internationale sur le programme nucléaire iranien. Cela a débouché sur un accord historique le 14 juillet 2015 prévoyant un contrôle strict de ses activités en échange de la levée des sanctions qui ralentissaient fortement l’économie iranienne depuis 2010. Afin de ménager toutes les factions, le Guide suprême Khamenei avait justifié l’assouplissement des positions iraniennes par le concept de « flexibilité héroïque ».

Une campagne intense a été menée sur les réseaux sociaux notamment Telegram et Twitter. De nombreux Iraniens ont même eu la surprise de recevoir un sms du Président les enjoignant à participer aux élections.

Pourtant, le boycott des dernières élections législatives par le camp réformateur en 2012 avait laissé le champ libre à un parlement majoritairement très conservateur, restreignant l’action politique du président Rouhani pendant les trois premières années de son mandat. Fort de ses succès diplomatiques, le camp des modérés et des réformateurs comptait bien revenir dans le champ politique lors du double scrutin de février 2016.

Une nouvelle donne plus favorable au Président Rouhani

Ces élections symbolisent les aspirations démocratiques du peuple iranien. Si lors des dernières élections législatives françaises, 55 % des citoyens en âge de voter ont fait le déplacement, ils ont été 62 % en Iran. Pour Rouhollah Shasavar, directeur de la publication du site d’actualité Lettres Persanes, la victoire de la coalition menée par Rouhani résulte d’abord d’une forte mobilisation de son électorat. Une campagne intense a été menée par ses partisans sur les réseaux sociaux notamment Telegram et Twitter. De nombreux Iraniens ont même eu la surprise de recevoir un sms du Président les enjoignant à participer aux élections.

 

Le sms envoyé par le président Rouhani à de nombreux Iraniens dit : « Chers concitoyens, aujourd’hui, le pays a besoin de votre vote. Vendredi 26 février, choisissons un avenir empli d’espoir pour l’Iran. Hassan Rouhani, président de la République (syc) ».

Le sms envoyé par le président Rouhani à de nombreux Iraniens :
« Chers concitoyens,
aujourd’hui, le pays a besoin de votre vote.
Vendredi 26 février, choisissons un avenir empli d’espoir pour l’Iran.
Hassan Rouhani, président de la République (syc) ».

 

Cette mobilisation a sans conteste été favorable à la coalition des réformateurs et des modérés. À titre d’exemple, aucune des trente circonscriptions que compte la capitale n’a envoyé le moindre député conservateur au Parlement, allant jusqu’à priver Haddad-Adel, le chef de file des conservateurs, de tout mandat législatif. De même, Mohammad Yazdi, le très conservateur et redouté ayatollah à la tête de l’Assemblée des Experts, a lui aussi perdu son siège. Autre évolution de taille, 14 nouvelles députées font leur entrée au parlement, un réel symbole dans une société où les femmes cherchent à faire valoir leurs droits.

La forte mobilisation populaire lors de ces élections montre la volonté des Iraniens de tourner définitivement la page des années Ahmadinezhad.

En outre, l’échiquier politique iranien est très mouvant. Même si les conservateurs restent en tête, le nombre d’élus « indépendants », qui ont reçu à la fois le soutien des modérés et des conservateurs, dans les deux assemblées constitue un atout majeur pour l’actuel gouvernement. De plus, des conservateurs pragmatiques, souvent critiques des positions adoptées par certains de leurs confrères les plus radicaux, ont été nombreux à faire liste commune avec Rouhani.

Quel avenir pour la République Islamique ?

Un Parlement accommodant pour le gouvernement constitue une avancée importante. Pour Rouhollah Shahsavar, Rouhani va désormais pouvoir consolider son pouvoir, en nommant par exemple des gouverneurs de provinces favorables à sa politique. La forte mobilisation populaire lors de ces élections montre la volonté des Iraniens de tourner définitivement la page des années Ahmadinezhad.

Par ailleurs, les sanctions occidentales ont fortement affecté l’économie iranienne et Rouhani va devoir porter des projets de réformes économiques et peut-être sociétaux. D’après Rouhollah Shahsavar, une législature renouvelée permettra de faire aboutir des mesures indispensables, notamment en matière d’emploi, de contrôle de l’inflation ou de fiscalité. Au fil des victoires politiques du gouvernement (accord nucléaire, levée des sanctions, élections apaisées), la bourse de Téhéran a vu son indice s’apprécier et les taux de change avec le dollar et de l’euro sont de plus en plus favorables au commerce iranien, et donc à la vie des Iraniens.

Malgré l’invalidation de nombreuses candidatures par le Conseil des Gardiens de la constitution, principalement de réformateurs, ainsi qu’un soutien des deux camps pour certains candidats, le rapport de force est clairement en faveur des modérés et des réformateurs.

Fort de cette ouverture politique permise par le Guide suprême, l’Iran pourrait entrer dans une nouvelle ère institutionnelle selon Hamze Ghalebi, analyste politique indépendant. Malgré l’invalidation de nombreuses candidatures par le Conseil des Gardiens de la constitution, principalement de réformateurs, dont celle d’Hassan Khomeini, le petit-fils du fondateur de la République islamique ainsi qu’un soutien des deux camps pour certains candidats, le rapport de force est clairement en faveur des modérés et des réformateurs. D’une part, cela pourrait conduire à la réélection de Rouhani en juin 2017 pour un nouveau mandat de 4 ans. D’autre part, le modéré Ali Rafsanjani, ancien Président de la République de 1989 à 1997, briguera sûrement la présidence de l’Assemblée des Experts qu’il avait déjà dirigée. Puisque celle-ci devra probablement choisir le prochain Guide, Rafsanjani pourrait tenter de faire avancer l’idée d’une réforme institutionnelle qu’il porte depuis longtemps : remplacer le poste de Guide suprême par une direction collégiale. Dans une République islamique II ?

 

Par Nicolas Firmin, étudiant en Master Études Internationales à la Sorbonne et membre de l’institut Open Diplomacy. Il est diplômé de l’INaLCO et de l’université de Téhéran.

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Nicolas Firmin est étudiant en Master Études Internationales à la Sorbonne et membre de l’institut Open Diplomacy. Il est diplômé de l’INaLCO et de l’université de Téhéran. #PolitiqueInternationale #Iran #EtatsUnis

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