Economies francophones : quelle attractivité ?

ANALYSE. La Francophonie est confrontée au déclin relatif de la position économique internationale de la France au profit des autres économies avancées (Québec, Belgique, Suisse) et du regain de...
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ANALYSE. La Francophonie est confrontée au déclin relatif de la position économique internationale de la France au profit des autres économies avancées (Québec, Belgique, Suisse) et du regain de dynamisme des économies émergentes (Afrique de l’Ouest, Maghreb, Vietnam). Pour la France, le défi est double : promouvoir des coopérations technologiques et économiques avec les autres économies avancées et investir dans les économies émergentes.

 

La Francophonie constitue une notion plus politique et culturelle qu’économique. Or, les pays francophones représentent un potentiel économique formidable. Celui-ci tient d’abord à la croissance économique de l’Afrique de l’Ouest mais aussi aux ressources en matières premières (fer, uranium) et en énergie (hydroélectricité pour le Cameroun, la République Démocratique du Congo et le Québec ; pétrole pour l’Algérie, le Gabon, le Congo, le Vietnam). S’y ajoutent d’abondantes ressources agricoles (Vietnam, Sénégal et Burkina-Faso).

 

Le déclin relatif de la position économique internationale de la France

 

La position économique internationale de la France apparaît en déclin tant du point de vue de l’économie mondiale que de celui de la francophonie. D’un point de vue global, par son PIB, la France se situe encore au sixième rang mondial (Tableau 1). Néanmoins, si l’on raisonne à parité de pouvoir d’achat, la France passe, en 2015, derrière l’Inde, peut-être la Russie, arrivant ainsi au dixième rang mondial.

 

Tableau 1 – Les dix premières puissances économiques mondiales en valeur du PIB en 2015

(en milliards de dollars)

PIB (au taux de change du marché) PIB (au taux de change corrigé des pouvoirs d’achat de chaque monnaie ou PPA)
1 États-Unis 17968 1 Chine 21290
2 Chine 11385 2 États-Unis 18508
3 Japon 4116 3 Inde 8685
4 Allemagne 3371 4 Japon 4855
5 Royaume-Uni 2865 5 Allemagne 3912
6 France 2423 6 Russie 3596
7 Inde 2183 7 Brésil 3188
8 Italie 1819 8 Indonésie 2969
9 Brésil 1800 9 Royaume-Uni 2702
10 Canada 1573 10 France 2662

Source : FMI.

 

Longtemps quatrième exportateur mondial, la France est tombée au sixième rang en 2011, suite à un net décrochage dans les années 2000 (Tableau 2). Cette dégradation est due à un recul de compétitivité, lui-même explicable par le niveau élevé des coûts du travail, le poids de secteur public, l’importance des charges fiscales et sociales ainsi que des subventions. Ce recul de compétitivité se combine avec un effet de structure : le commerce extérieur français se concentre sur quelques pays d’Europe, d’Afrique ou du Moyen-Orient et quelques produits industriels comme le luxe, l’aéronautique, les matériels de défense tandis que l’automobile rétrograde. Or, ce déficit commercial est de moins en moins compensé par l’excédent de la balance des services. Ainsi, depuis 2002 et, surtout 2005, la France est passée d’un excédent à un déficit de la balance des paiements : le pays s’appauvrit.

 

Tableau 2 – Les dix premiers exportateurs mondiaux en 2002 et 2012

(en milliards de dollars)

2002 2012
1 États-Unis 781,1 1 Chine 2049
2 Allemagne 551,5 2 États-Unis 1546
3 Japon 479,2 3 Allemagne 1407
4 France 298,1 4 Japon 799
5 Royaume-Uni 284,1 5 Pays-Bas 656
6 Canada 276,6 6 France 569
7 Chine 249,3 7 Corée du Sud 548
8 Italie 237,8 8 Russie 529
9 Pays-Bas 212,5 9 Italie 501
10 Hong Kong 202,4 10 Hong Kong 493

Source : OMC.

 

D’autres indicateurs démontrent ce déclin relatif, comme le nombre modeste des entreprises françaises parmi les 500 plus grandes entreprises mondiales, la faiblesse des dépenses consacrées à la recherche et au développement ainsi que du nombre de brevets déposés. De plus, la dette extérieure s’enfle, 64% étant d’origine étrangère. Enfin, l’insuffisance de la Bourse de Paris paraît criante : Paris ne réalise que 5% des transactions boursières en euros, contre les deux-tiers pour Londres. Par conséquent, la France peut de moins en moins apporter son soutien aux pays francophones. L’aide au développement n’a cessé de baisser, surtout depuis 1994 et jusqu’à 2000 au moins.

La France conserve néanmoins des atouts. Elle dispose du second réseau diplomatique mondial après les États-Unis. En outre, la France continue de rayonner culturellement, même si ce soft power à la française s’amenuise de façon sensible si l’on se réfère, par exemple, au nombre d’artistes et d’intellectuels figurant parmi les cent plus connus dans le monde. Enfin, sa puissance scientifique et technologique demeure : elle reste une grande puissance nucléaire, se place au troisième rang mondial par le nombre de ses entreprises innovantes et se situe en quatrième position pour le nombre d’étudiants étrangers accueillis.

 

Afrique, méditerranée, Asie : un regain de dynamisme des économies émergentes

 

En regard de ce déclin relatif de l’économie française, le dynamisme des économies francophones émergentes frappe. Il s’agit de zones connaissant une forte croissance démographique, qui atteint même des records en Afrique de l’Ouest.

Au sein des pays d’Afrique subsaharienne francophone, on peut établir une distinction entre deux groupes (Tableau 3). Le premier ensemble se compose de nations en expansion rapide et soutenue : le Burkina Faso, riche en coton et en uranium, le Congo-Brazzaville (+ 6,8% de croissance attendue en 2015 grâce au pétrole), la Côte d’Ivoire (+ 7,9% attendus en 2015), de par sa richesse en matières premières, ses investissements étrangers et ses programmes de grands travaux, Djibouti, du fait de son port et des échanges avec les pays du Golfe, le Gabon (+ 4,6% de croissance du PIB attendue en 2015) avec ses ressources en pétrole et en bois, mais aussi l’engagement de grands travaux, le Niger, riche en coton et en uranium, le Tchad, grâce à son pétrole, la République Démocratique du Congo (+ 9% attendus pour chacun des deux pays en 2015), et enfin, le Togo, caractérisé par une économie agricole prospère.

A l’exception de la République Centrafricaine, les autres pays d’Afrique subsaharienne francophones apparaissent comme des économies plutôt en progrès : le Bénin (+ 5,6% de croissance du PIB attendue en 2015), le Cameroun (+ 5,4%) présentant une économie très diversifiée, mais contrariée par les incertitudes politiques et sécuritaires, le Mali (+ 5,4% de croissance prévue pour 2015), le Sénégal (+ 4,6%) et même Madagascar, où la reprise économique demeure néanmoins très fragile. La dynamique économique ne se limite cependant pas à la seule Afrique subsaharienne francophone, que l’on pense au Nigeria, à l’Angola, au Mozambique, à la Namibie ou encore au Kenya.

 

Tableau 3 – Performances économiques comparées des pays d’Afrique subsaharienne francophone en 2012

Pays PIB/habitant

(en dollars)

Taux de croissance annuel moyen du PIB Espérance de vie (années) Populations (millions d’habitants)
Bénin 810 +5% 59 9,6
Burkina Faso 683 +6,5% 56 18,0
Cameroun 1268 +4,6% 54 21,5
Centre Afrique 445 -14,5% 49 4,7
Congo 3408 +5,8% 58 4,4
République Démocratique du Congo 241 +8,3% 50 71,1
Côte d’Ivoire 1175 +8,0% 50 21,1
Djibouti 1597 +5,0% 61 0,9
Gabon 12773 +6,6% 63 1,6
Guinée 588 +2,9% 56 11,8
Madagascar 458 +2,6% 64 22,5
Mali 675 +4,8% 54 15,5
Niger 440 +6,2% 58 16,9
Sénégal 1141 +4,0% 64 13,5
Tchad 1234 +3 9% 50 12,2
Togo 670 +5,5% 56 6,2

Source : FMI, Banque mondiale.

 

La situation apparaît en revanche plus incertaine et plus contrastée s’agissant des pays francophones méditerranéens (Tableau 4). En effet, nul n’est besoin d’insister sur l’ampleur de la crise qui secoue aujourd’hui le Proche-Orient, notamment la Syrie, État en pleine dislocation et où la francophonie s’est complètement effondrée. En revanche, malgré la crise, le Liban conserve un PIB par tête élevé. L’économie libanaise, bien que soumise à des menaces extérieures et à des tensions internes de grande ampleur, continue de voir des revenus des capitaux placés à l’étranger, ainsi que de transferts venus des pays où il existe une diaspora libanaise.

La situation du Maghreb paraît également contrastée. Bénéficiant d’un bon positionnement international, le Maroc (+ 4,5% de croissance du PIB prévue en 2015) tire avantage de sa stabilité politique, de ses richesses minières et agricoles et de l’existence d’une main-d’œuvre qualifiée. Avec la stabilisation politique en cours, et malgré la menace islamiste, la Tunisie (+ 3% de croissance du PIB en 2015) conserve l’espoir d’un redressement. Riche de petites et moyennes entreprises, la Tunisie bénéficie du niveau de qualification relativement élevé de sa main-d’œuvre, mais, gravement affectée par la crise de son tourisme, elle souffre du chômage. Enfin, l’Algérie est riche en pétrole et en gaz, d’où le niveau relativement élevé de son PIB par tête.

 

Tableau 4 – Performances économiques comparées des pays méditerranéens francophones en 2012

Pays PIB/habitant

(en dollars)

Taux de croissance annuel moyen du PIB Espérance de vie (années) Population (millions d’habitant)
Algérie 5668 +2,7% 77 38,3
Maroc 3190 +5,1% 71 33
Mauritanie 1126 +6,4% 62 3,7
Tunisie 4431 +3,0% 75 10,9
Liban 10708 +1,5% 80 4,8
Syrie 75 21,9
Roumanie 8630 +2,0% 74 21,3

Source : FMI, Banque mondiale.

 

En Asie, le premier partenaire francophone devrait être le Vietnam. Un « futur grand » ? Si l’on exclut de la francophonie les pays aux économies avancées, le Vietnam apparaît, à parité de pouvoir d’achat, comme la première puissance économique francophone, devant l’Algérie et la Roumanie (Tableau 5).

 

Tableau 5 – Performances comparées des principales économies émergentes ou intermédiaires de la zone francophone en 2012

Pays Taux de croissance annuel moyen du PIB PIB moyen par habitant à PPA (a) Population (en millions d’habitants) PIB total à PPA (a) Taux d’inflation Solde budgétaire (milliard de dollars)
Vietnam +5,5% 4020 91,3 367 +6,7% -4,7
Algérie +3,7% 9230 38,3 353,5 +4,1% -2,2
Roumanie +3,3% 14100 21,4 301,7 +3,1% -2,7
Maroc +4,1% 5710 33,3 190,1 +3,1% -7,0
Liban +2,5% 13770 4,9 67,4 +4,5% -7,5
Cameroun +5,2% 2690 21,4 57,6 +2,5% -4,5

Source : FMI, Banque mondiale.

 

L’économie vietnamienne offre donc des perspectives particulièrement intéressantes aux investisseurs étrangers. Certes, il s’agit d’un « tigre » asiatique encore fragile, en raison de défis structurels (inflation, poids des entreprises publiques, persistance du clivage Nord-Sud). Mais la France est trop absente de ce marché, bien que les principaux investisseurs, en 2012-2013, soient des pays asiatiques (Japon, Singapour, Corée du Sud et Taiwan en tête).

 

Suisse romande, Wallonie, Québec : les économies avancées du monde francophone

 

Si la situation économique de la France ne lui permet plus d’exercer un leadership absolu au sein de la francophonie, la question d’une coopération de nature économique et technologique avec les autres économies développées se trouve donc posée. Or, trois ensembles sont en plein essor économique : la Suisse romande, la Wallonie et le Québec.

La Suisse romande offre le plus haut niveau de développement économique, technologique et culturel de toute la zone francophone, grâce, entre autres, à un intense effort de formation du capital humain. Sans surprise, cette croissance vigoureuse à l’échelle européenne repose sur deux piliers principaux : le canton de Neuchâtel, grâce aux exportations (horlogerie), et Genève, en raison de sa puissance financière.

La Wallonie est devenue une région économique dynamique. Après les succès du XIXème siècle, la région wallonne a connu une profonde crise économique frappant les industries lourdes (charbon, sidérurgie et chimie) dès la fin des années 50. Grâce à ce que l’on appelle communément les deux « Plans Marshall », la grave crise de reconversion commence à être surmontée. Lancés en 2004 et en 2009, ces derniers ont misé sur la formation et la réorientation industrielle vers la production de médicaments, les activités aéronautiques, les nouvelles technologies de l’information, ainsi que le développement durable. Le second Plan, dit « vert », a d’ailleurs permis une meilleure résistance à la crise financière mondiale de 2008 en Wallonie qu’en Flandre. Certes, le chômage demeure supérieur dans la région wallonne, mais les créations d’emplois nets y sont également plus élevées, même si la croissance s’est ralentie en 2013 (+ 0,2% de PIB).

Quant au Québec, il représente une puissance économique non négligeable avec ses quelques huit millions d’habitants et sa contribution de 20% à l’économie canadienne. Bénéficiant d’un niveau de vie par tête à peu près équivalent à celui de la France en parité de pouvoir d’achat, il est aussi la plus diversifiée des provinces canadiennes, grâce à des régions bien spécialisées (le grand Montréal, les gisements de l’Abitibi, les biotechnologies du Bas Saint-Laurent, l’aluminium du Saguenay-Lac Saint Jean).

La « Belle province » ne manque pas d’atouts. Il est même possible d’en identifier six principaux :

  • L’investissement massif en faveur du capital humain, avec les flux réguliers d’immigrants hautement qualifiés, venus de l’Ontario, de France et du monde entier, le bilinguisme et le crédit d’impôt en faveur de la formation de la main-d’œuvre.
  • La priorité à l’innovation, avec un effort de recherche-développement égal à 2,4% du PIB, soit plus que la moyenne de la France ou de l’OCDE, mais aussi du Canada dans son ensemble. Y contribue un traitement fiscal encourageant l’innovation.
  • Une économie compétitive, grâce à son faible taux d’imposition des investissements (inférieur à la moyenne de l’OCDE, mais aussi aux États-Unis), ainsi qu’un bas coût d’implantation de nouvelles entreprises.
  • Une économie de plus en plus ouverte sur le monde : elle exportait 25% de son PIB en 2012, contre 21% en 1988. Ce dynamisme exportateur bénéficie de l’activité des ports (Montréal, Sept-Îles), d’une intégration forte au marché des États-Unis, de la percée opérée en Europe entre 2002 et 2007, mais aussi dans le reste du monde (la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique ou la Corée du Sud).
  • Un avantage compétitif non négligeable dans l’abondance de ses matières premières industrielles et de ses produits intermédiaires. Les principaux produits d’exportation demeurent le fer, l’aluminium et le bois.
  • Une situation financière en net redressement. Une gestion rigoureuse des finances publiques a permis leur retour à l’équilibre. Cette politique a permis une réduction de la dette publique (45% du PIB).

Par conséquent, les entreprises québécoises figurent parmi les plus dynamiques du monde francophone qu’elles soient publiques, à l’instar d’Alcan (Aluminium of Canada), devenu en 2007 Rio Tinto Alcan, dont le succès repose sur l’exploitation de procédé Hall d’électrolyse de l’aluminium, Hydro-Québec, un géant nord-américain de l’hydro-électricité, ou privées, comme Quebecor, présent dans le papier et la presse, Cascade, exploitant de papeteries, ou SNC Lavalin, l’un des dix plus grands ingénieristes mondiaux. Cependant, la plus belle réussite du capitalisme québécois reste le groupe Bombardier. Leader mondial dans le rail et l’aéronautique, il s’agit de la plus grosse entreprise industrielle québécoise par le nombre de ses employés (66 700 dont 17 900 au Québec en 2014), mais aussi par le montant de son chiffre d’affaires (18,2 milliards de dollars canadiens toujours en 2014).

 

Par Dominique Barjot, professeur d’Histoire économique contemporaine à l’université Paris-Sorbonne, directeur adjoint du Centre Roland Mousnier.

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Dominique Barjot est professeur d’Histoire économique contemporaine à l’université Paris-Sorbonne, directeur adjoint du Centre Roland Mousnier.

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