La Chine et les terres rares : l’histoire d’un monopole

SYNTHÈSE. Les terres rares sont des métaux quasi incontournables dans la fabrication des smartphones, des ordinateurs, des lampes basse consommation mais aussi des voitures hybrides, des éoliennes ou encore...

SYNTHÈSE. Les terres rares sont des métaux quasi incontournables dans la fabrication des smartphones, des ordinateurs, des lampes basse consommation mais aussi des voitures hybrides, des éoliennes ou encore des drones. Or, la Chine a construit un véritable monopole sur ces terres, un aspect essentiel mais souvent méconnu de la géopolitique et la géoéconomie des matières premières.

 

S’il est vrai que la République populaire de Chine domine incontestablement aujourd’hui le marché mondial des terres rares (elle détient plus de 90 % de la production totale), cela n’a pas toujours été le cas.

Avant la Chine : la France, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis

En effet, tout au long du XIXe siècle, la France fut un leader scientifique dans le domaine des terres rares. Puis, en 1919, le chimiste Georges Urbain fonda la Société des produits chimiques des terres rares qui disposait d’une usine consacrée à la fabrication de briquets au mischmétal et de manchons à gaz, à base de terres rares. L’usine, transférée à La Rochelle dans les années 1940, existe toujours et appartient à Rhodia (groupe Solvay). Son activité devrait cesser fin 2016, après presque cent ans d’existence, faute de rentabilité.

Dans la première moitié du XXe siècle, avant l’industrialisation de la production d’oxydes de terres rares, l’Afrique du Sud était le principal extracteur de terres rares, même si sa production demeurait confidentielle. Ce n’est qu’à partir du projet Manhattan (1939-1946) dont le but était de concevoir la première bombe atomique, que les Américains s’emparèrent du sujet des terres rares et commencèrent à développer de nouvelles technologies de séparation. Les États-Unis devinrent, à partir des années 1960, le premier producteur mondial de terres rares, et ce jusqu’au milieu des années 1980.

La Chine s’empare de la filière des terres rares

La Chine entre en scène sous l’impulsion de Deng Xiaoping qui opte pour une stratégie de long terme de développement de la filière nationale des terres rares. En 1992, il affirme même que « les terres rares sont à la Chine ce que le pétrole est au Moyen-Orient ». La politique de prix bas permet à la Chine de gagner rapidement des parts de marché sur son concurrent américain, le géant Molycorp, propriétaire de Mountain Pass, la seule grande mine de terres rares des États-Unis.

Dans le même temps, les entreprises chinoises lancent des OPA sur les principales sociétés détentrices des technologies clés de la filière des terres rares. En 1995, un consortium chinois acquiert la filiale de General Motors appelée Magnequench, le fleuron de l’industrie américaine, détenteur du savoir-faire en matière de fabrication d’aimants permanents à base de terres rares. Toute la propriété intellectuelle (les brevets et donc les secrets technologiques) s’envolent pour la Chine et, à peine 5 ans plus tard, l’usine de l’Indiana y est délocalisée.

En 2002, la mine de Mountain Pass est fermée. Désormais seul maître du marché des terres rares, la Chine construit son monopole et atteint 97 % de la production mondiale en 2010. Or, dans un sursaut combatif, les États-Unis tentent, par l’entremise de Molycorp, de reprendre la main sur le marché afin de sécuriser leurs approvisionnements en terres rares, stratégiques pour l’industrie américaine de l’armement. La mine de Mountain Pass est rouverte en 2012 mais Molycorp se déclare en faillite durant l’été 2015, après avoir enregistré plus d’un milliard de dollars de perte.

Après l’embargo chinois visant les exportations de terres rares à destination du Japon – à la suite d’un accrochage sino-japonais en mer de Chine en septembre 2010 – et la flambée des prix de ces métaux courant 2011, il semblait alors possible pour la concurrence de se faire une place. Mais c’était sans compter que la Chine, en réponse à une injonction de l’OMC lui demandant de supprimer des quotas sur certains métaux dont les terres rares, décide alors de supprimer sa politique de quotas à l’export pour la remplacer par un système de licences accordées à des entreprises partenaires. Ainsi, la Chine inonde le marché mondial de ses terres rares, maintient les prix à la baisse pour annihiler toute concurrence et force l’implantation de sociétés étrangères sur son sol en échange d’un accès aux terres rares.

Actuellement, l’administration de Xi Jinping mène un double combat : la fermeture des mines illégales de terres rares et la protection de l’environnement, ravagé par le lessivage des sols et la pollution due à leur exploitation. Cette initiative s’accompagne d’un vaste mouvement de restructuration et de concentration de l’ensemble de la filière autour d’un oligopole de champions nationaux au service de la diplomatie de Pékin. Ainsi, la Chine est devenue un acteur incontournable de l’ensemble de la filière des terres rares et détient dès lors la production des métaux stratégiques, indispensables aux principaux secteurs économiques en pointe du XXIe siècle tels que la robotique, l’aéronautique, la microélectronique ou les énergies renouvelables.

 

Par Rémy Sabathié, titulaire d’un Master 2 de géopolitique de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et diplômé en géoéconomie et intelligence stratégique à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), membre du site d’actualité Les Yeux du Monde, auteur de La France et les Terres rares (Les Editions du Net, 2016) et directeur de l’ouvrage Panorama des ressources mondiales (Les Editions du Net, 2016)

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Rémy Sabathié est titulaire d’un Master 2 de géopolitique de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et diplômé en géoéconomie et intelligence stratégique à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), membre du site d’actualité Les Yeux du Monde, auteur de La France et les Terres rares (Les Editions du Net, 2016) et directeur de l’ouvrage Panorama des ressources mondiales (Les Editions du Net, 2016)

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