Lutte contre l’extrémisme djihadiste : ce qu’il reste à faire

Prétendre que tout a été fait contre l’extrémisme djihadiste est faux et irresponsable. Si beaucoup de mesures ont été prises, les plus décisives attendent toujours. Comme le martèle Gilles...
Soldats de l'opération Sentinelle

Prétendre que tout a été fait contre l’extrémisme djihadiste est faux et irresponsable. Si beaucoup de mesures ont été prises, les plus décisives attendent toujours. Comme le martèle Gilles Kepel, « le logiciel » des terroristes a changé. Or, les postures en vue de l’élection présidentielle, à gauche comme à droite, sont hélas autant de brèches dans notre capacité à riposter. Voici ce qu’il reste à faire, tant d’un point de vue sécuritaire que psychologique et idéologique.

 

« Expliquer que tout n’aurait pas été fait, c’est mentir aux Français. Nous avons empêché 16 attentats en trois ans. Depuis le 14 novembre 2015, il y a eu 3 609 perquisitions administratives, dont 15 depuis la dernière prorogation de l’état d’urgence. Nous avons expulsé 80 imams ou prêcheurs de haine, nous avons bloqué 71 sites djihadistes, déréférencé 256 sites djihadistes et effectué plus de 800 frappes aériennes depuis septembre 2014 en Syrie », énumère Manuel Valls dans une interview au Monde le 29 juillet dernier.

Indéniablement, l’action des services de police et de renseignement doit être saluée. Pour autant, les perquisitions administratives n’ont révélé que 31 infractions en lien avec le terrorisme, peut-être parce que les policiers n’avaient pas le droit de copier les données des ordinateurs découverts après une décision du Conseil Constitutionnel. Au-delà des expulsions, l’imam français salafiste de Brest délivre et diffuse toujours impunément ses prêches. A l’heure des réseaux sociaux, la fermeture des sites djihadistes est inefficace. Et, les frappes en Syrie contre Daech n’empêchent pas les attentats.

 

Le volet psychologique et idéologique : mobiliser la société civile

L’une des caractéristiques majeures des guerres du XXe siècle est d’avoir engagé à la fois l’Etat et la société tout entière, le front et l’arrière, à tel point que l’on parle de « guerre totale ». Ainsi, les combats contemporains ne se gagnent pas seulement par la force, mais aussi et avant tout par la mobilisation de l’opinion.

1. Produire des contre-discours. Au-delà des centres de déradicalisation ou de la surveillance de l’Internet, un Centre de contre-propagande apparaît indispensable. Réunissant des professeurs, chercheurs, politiques, magistrats, haut-fonctionnaires, journalistes, psychologues, imams, représentants d’associations et djihadistes repentis, il serait chargé de produire des contenus diffusables sur Internet et les réseaux sociaux afin de réfuter les principaux arguments erronés, fallacieux ou complotistes de la propagande djihadiste. Trop officiel et moralisateur dans ses vidéos, le site stop-djihadisme.gouv.fr passe à côté de sa cible.

2. Tenir les Français informés de l’évolution de la menace, les sensibiliser aux mécanismes de basculement et les responsabiliser en tant que lanceurs d’alerte. L’opinion doit connaître le processus de basculement dans l’extrémisme djihadiste, la diversité des profils malgré l’existence de grandes motivations et la stratégie de la dissimulation recommandée par Daech. De plus, les propos évoquant un attentat doivent être pris au sérieux par les proches : en matière de terrorisme, la non-dénonciation de crime est punie de 5 ans de prison. Ces actions pourraient être menées et coordonnées par un secrétariat d’Etat à la lutte contre l’extrémisme djihadiste, dont dépendrait le Centre de contre-propagande.

3. Apporter son soutien, en France et dans le monde, aux avant-gardes musulmanes libérales et éclairées, qui luttent, souvent au péril de leur vie, contre les djihadistes tout en faisant face aux critiques des procureurs de l’islamophobie, véritables « idiots utiles » (ou complices) de la propagande djihadiste. Le combat qui nous affecte n’est pas une guerre de civilisations, c’est un déchirement au sein de l’Islam, dont les effets parviennent jusqu’à nous. Le Centre de contre-propagande aurait également la mission de s’adresser à un large public afin de déconstruire les discours « essentialistes », qu’ils soient djihadistes ou identitaires, sur l’incompatibilité intrinsèque de l’islam avec la démocratie ainsi que les discours complotistes sur le grand marionnettiste que serait la puissance « judéo-occidentale », manipulant les djihadistes, procédant d’une vision néo-coloniale, victimaire ou suprématiste.

 

Le volet sécuritaire : faire triompher l’Etat régalien

Un tel combat nous place devant des défis et des dilemmes, qui requièrent de véritables hommes d’Etat. La politique est précisément la capacité à adapter la prise de décision, inspirée par telle ou telle conception, aux circonstances et à l’évolution des évènements.

1. En matière de renseignement, il faut mettre en œuvre au plus tôt trois propositions phares de l’excellent rapport de l’Assemblée sur les attentats de 2015 des députés Georges Fenech et Sébastien Pietrasanta :

– La pleine-reconnaissance du renseignement territorial, devenant une direction centrale, outil indispensable dans la lutte contre le « djihadisme de proximité »,

– La création d’un Centre de lutte contre le terrorisme, destiné à coordonner et mutualiser les actions des différents services,

– La fin de la spécificité parisienne du renseignement, confié à la Préfecture de Police, à répartir entre services existants.

Comme le propose également le rapport, il est urgent de donner un accès complet au fichier Schengen SIS 2 aux principales agences assurant la sécurité européenne, EUROPOL et FRONTEX. En dépit de ses faiblesses, l’Europe de l’antiterrorisme se renforce : soulignons la création du Centre européen de lutte contre le terrorisme au sein d’Europol en janvier dernier, avec une unité dédiée à l’enquête sur les attentats du 13 novembre, ou bien l’adoption du PNR relatif aux données des passagers des avions.

2. En matière judiciaire, des mesures s’imposent immédiatement tandis que d’autres méritent encore réflexion.

« Tout est à faire » en matière de renseignement pénitentiaire, avouait le Garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, en juin dernier devant la commission d’enquête sur les attentats de 2015… Il doit être une priorité, la prison étant l’un des lieux du basculement.

Ensuite, une augmentation des moyens de la Justice apparaît indispensable : personnels liés à l’antiterrorisme (magistrats, agents d’insertion et de probation, agents de renseignement, aumôniers), création d’un parquet national antiterroriste avec l’appui des 8 juridictions interrégionales spécialisées, plan de construction de nouvelles prisons afin d’isoler les terroristes du reste de la population carcérale.

En outre, la création de nouveaux délits doit être débattue. D’une part, les personnes n’étant pas passées à l’acte mais constituant une menace certaine devraient pouvoir être mises hors d’état de nuire. Georges Fenech a proposé de créer un « délit incriminant les actes préparatoires à l’adhésion à l’idéologie islamiste radicale ». D’autre part, la « criminalisation du salafisme » est envisagée par certains, à l’instar de Nathalie Kosciusko-Morizet. Si elle paraît difficile, une réflexion sur la criminalisation de la haine contre la société et la personne humaine paraît nécessaire.

Enfin, le renforcement du contrôle judicaire après une mise en examen pour terrorisme est demandé par Patrick Calvar, le directeur de la DGSI. Étaient sous contrôle judiciaire Adel Kermiche, l’un des deux assassins du prête de Saint-Etienne-du-Rouvray, tout comme Samy Amimour, l’un des terroristes du Bataclan, ayant effectué un aller-retour en Syrie sans être inquiété. D’autres pistes sont sur la table : l’incompressibilité des peines, le renforcement des mesures de sureté à la sortie de prison, ou encore l’interdiction du territoire français à vie et automatique pour les étrangers, au risque de violer le principe de la personnalisation des peines.

3. En matière de politique étrangère, raisonner en termes des seuls intérêts économiques semble suicidaire. Nombre de sources font état du double jeu de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, du Qatar ou du Koweït dans la lutte contre le djihadisme à l’échelle globale. Bien sûr, les gouvernements ne sont pas directement impliqués. Mais qui peut croire que, dans de tels régimes autoritaires ou dictatoriaux, les autorités ne font pas au moins preuve d’une extrême indifférence avec certains donateurs privés ou organisations caritatives ? Ainsi, il est temps de reconsidérer nos relations et réévaluer la hiérarchie de nos intérêts. Sur notre sol, des imams étrangers sont envoyés dans les mosquées et les dons privés ne sont pas contrôlés. Comme le recommande la mission d’information du Sénat sur l’islam de France, dont Nathalie Goulet est le rapporteur, formons les imams en France et exigeons la transparence sur le financement des lieux de culte.

 

Pour finir : quelques idées-fortes… 

Contrairement à la thèse complotiste, les pays occidentaux ne sont pas à l’origine de Daech. Il est certain que les interventions occidentales au Moyen-Orient et au Maghreb, depuis la guerre en Afghanistan en 2001 jusqu’au soutien aux rebelles syriens, avec l’invasion américaine de l’Irak et les frappes en Libye, ont été au pire des échecs, au mieux des actions positives à court terme mais aux conséquences non anticipées. De plus, Pierre Conesa souligne dans son rapport sur la radicalisation le « double standard » de la diplomatie occidentale envers les islamistes. Dès lors, peut-on dire que les opérations conduites par des pays occidentaux en Irak ou en Libye ont pu être l’un des catalyseurs de Daech ? Oui, de manière indirecte. Mais rien ne permet d’affirmer que les pays occidentaux en sont les initiateurs, encore moins les planificateurs. Puisant ses origines aux premiers temps de l’Islam, le djihad constitue l’une des modalités de la civilisation islamique, même si sa conception actuelle est en rupture avec le droit musulman traditionnel.

Le terrorisme n’est qu’un moyen d’action, qu’un procédé, qu’une technique. L’ennemi, c’est l’idéologie à l’origine d’une telle violence, le djihadisme. Il apporte une justification au passage à l’acte de l’extrémiste, au-delà des cas rares de dérangés psychiatriques. Aussi, quelques mois d’accalmie dans la commission d’actes terroristes ou l’anéantissement de Daech ne signifieraient pas la fin du combat. Au contraire, puisque les terroristes attaquent par surprise, au moment où l’on ne s’y attend le moins. Par ailleurs, le djihadisme est une version violente du salafisme. Si la très grande majorité des djihadistes n’étaient pas des salafistes, le salafisme peut faciliter le basculement dans l’extrémisme violent selon certains experts. Toujours est-il que certains propos de salafistes troublent l’ordre public.

Brandir l’étendard symbolique et moral de l’Etat de droit ne fait pas une politique dans une démocratie confrontée à des attentats terroristes sans précédent. Ceux qui défendent la détention administrative pour les fichés S – impossible à mettre en œuvre au vu de la surpopulation carcérale et qui peut être en partie réglé par la création d’un nouveau délit entraînant la saisine d’un juge – ne préconisent pas la construction d’un centre pénitentiaire secret hors du territoire national et  l’usage de la torture. Le « Guantanamo français » n’est pas d’actualité… En outre, l’historienne Jenny Raflik, dans sa brillante étude, Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, parue cette année aux éditions Gallimard démontre que « les démocraties se distinguent des régimes autoritaires : les mécanismes de contrôle interne y restent opérants, dans toutes les situations ».

Aujourd’hui, la menace la plus sérieuse de désunion nationale ne vient pas des terroristes ou de Daech mais du risque d’inertie de l’Etat. Dans le contexte d’une internationalisation de la lutte contre le terrorisme, l’appareil répressif français s’est considérablement étoffé. Or, la menace a évolué, et la réponse non sécuritaire en est à ses balbutiements. Résolue à mettre en échec la prophétie auto-réalisatrice de guerre civile de Daech, la société française a fait preuve d’une résilience, d’un courage et d’une dignité remarquables. En s’attaquant à des familles le 14 juillet ou à un prêtre durant la messe, les djihadistes fédèrent plus qu’ils ne sidèrent. Cependant, que se passerait-il si les Français ne se sentaient plus protégés par l’Etat, parce qu’ils auraient la conviction que tout n’aurait pas été fait ? Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, met en garde dans son stimulant essai Qui est l’ennemi ? : « Cette maîtrise du temps long ne doit pas nous conduire à une forme de procrastination, synonyme d’inertie, qui serait rapidement exploitée par l’ennemi ». Nous y sommes.

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ANGLE MORT (#analyses)

Fondateur et directeur de RESET Webzine. Ancien chargé de projets Médias au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), je suis journaliste indépendant et travaille comme attaché de production à RFI. Je posséde un Master d'histoire contemporaine de l'université Paris-Sorbonne et un DESS de journalisme de l'université de Montréal. #international #Moyen-Orient

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